Chapter Text
Au même moment :
Il faut qu'on bouge, finit par dire Robin en jetant un regard aux écrans. Sur celui du couloir, un garde approchait d'un pas tranquille. Vu le café à moitié entamé et la veste abandonnée sur la chaise, elle doutait qu'il se soit absenté bien longtemps.
Il faut récupérer Boris, rétorqua Nina.
On n'a pas le temps. Le garde revient ! Robin désigna l'écran. Les yeux rivés sur son téléphone, le garde avançait sans se presser.
Nina lança un dernier regard à la chambre avant de suivre Robin. Elles s'apprêtaient à sortir discrètement lorsqu'elles tombèrent face à face avec le garde.
Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il d'un air suspicieux.
Une intervention. Et vous ?Tenta Robin avec son meilleur air désinvolte.
Le garde fronça les sourcils. Je suis de garde.
Alors vous avez dû entendre la gamine hurler tout à l'heure. Robin n'hésita qu'une fraction de seconde. Notre chef ne va pas apprécier d'apprendre qu'elle est restée seule aussi longtemps.
Le garde les écarta presque d'un coup d'épaule pour entrer dans la salle en lâchant un juron.
Nina attrapa Robin par le bras et l'entraîna dans le couloir. Robin soupira de soulagement en apercevant la porte par laquelle elles étaient entrées. Enfin...
Sauf que Nina continua tout droit.
Non ! souffla Robin, un peu trop fort. C'est par là qu'on sort !
Alors vas-y. Moi, je vais récupérer Boris.
Robin resta figée une seconde, à fixer son dos qui s'éloignait dans le couloir. Évidemment.
Évidemment que Nina disait ça comme si elle annonçait qu'elle allait simplement chercher quelque chose dans une autre pièce. Pas comme si elles étaient au milieu d'une base remplie de gardes avec des faux uniformes et zéro plan.
Putain... Robin la regarda s'éloigner de quelques pas avant de lui emboîter le pas en râlant, les nerfs déjà à vif. Tu te rends compte qu'on ne sait même pas où il est ? On ne va pas ouvrir toutes les portes une par une en espérant tomber sur lui ! Et maintenant, le garde est dans la salle de contrôle...Elle aurait pu continuer encore longtemps. Le problème, c'était qu'elle trouvait chaque nouvelle raison plus convaincante que la précédente.
Pas assez d'informations, de temps, de personnes. Trop de gardes, de choses qui pouvaient mal tourner.
Nina, elle, avançait toujours. Boris a le même pouvoir que Charlotte. Il peut influencer ce que les gens voient.
Robin la fixa. D'accord. Super. C'est rassurant dans un monde où absolument tout peut mal tourner.
Nina lui lança un regard. Il peut nous aider.
Je n'ai jamais dit le contraire. Je dis juste que Dustin et Nancy vont nous passer un savon monumental si on se fait attraper. Ça fait déjà une demi-heure qu'on est là. On avait dit une heure maximum.
Nina s'arrêta enfin devant une intersection. Elle observa les panneaux, les portes, les quelques caméras visibles au plafond. Elle n'avait pas l'air perdue, mais elle n'avait pas non plus l'air de savoir exactement où aller. Au moins, elle n'était pas la seule à improviser.
Il faut trouver un endroit où je peux le contacter sans être vue.
Génial. Donc maintenant, on cherche aussi un endroit calme dans une base secrète pleine de gardes. Nina lui lança un regard appuyé, Robin leva les mains en signe de reddition. Je constate juste.
Nina finit par pousser une porte portant une vieille étiquette de maintenance. Derrière se trouvait un petit local rempli de balais, de seaux et de produits d'entretien.
Robin entra derrière elle et referma doucement, puis elle se figea. Attends.
Nina se retourna. Quoi ?
Robin désigna la porte. Tu te rends compte que le garde nous a vues entrer là-dedans ?Son cœur commença à accélérer. Elle revoyait déjà la scène : le garde qui fixait les écrans, qui remarquait qu'elles allaient complètement ailleurs, qui commençait à vérifier les plannings... C'est hyper suspect.
Il est probablement occupé avec la petite qui a fait un cauchemar.
Probablement ?Robin se tourna vers elle. Tu sais que "probablement" est exactement le genre de mot qui précède les catastrophes ?
Chut. Nina s'assit en tailleur, ferma les yeux et inspira profondément.
Robin essaya, vraiment. Elle essaya de rester silencieuse, mais son cerveau refusait de coopérer. Elle se mit à faire les cent pas dans l'espace minuscule, passant une main dans ses cheveux, puis croisant les bras, puis les décroisant aussitôt. Si Nancy apprend qu'on est en train de jouer les espionnes juste pour récupérer un gamin, elle va nous tuer.
Robin était incapable de rester immobile mais Nina ne réagissait pas. En plus, rien ne dit qu'il est dans ce bâtiment. On fonce complètement à l'aveugle ! On n'a presque aucune information, aucun plan...Elle passa une main sur son visage en laissant échapper un soupir nerveux.
C'est exactement le genre de plan qui commence par : "Ça prendra cinq minutes." Et cinq minutes plus tard, tout le monde court dans les couloirs avec une alarme qui hurle. C'est toujours comme ça que commencent les pires films d'action.
Elle continua à faire les cent pas dans le réduit, incapable de tenir en place.
Et je te préviens tout de suite : je ne sais pas courir. Enfin, si... mais pas longtemps, et généralement ça se termine par une chute. J'ai une coordination franchement douteuse. J'ai été un des derniers bébés à apprendre à marcher, tu sais ?
Tais-toi, souffla Nina sans ouvrir les yeux.
Robin pinça les lèvres... avant de recommencer à parler, plus bas. Vous, vous vous en sortirez. Moi, c'est sûr que je vais me faire attraper. Je vais mourir là dans un vieux labo au fin fond de la Russie, ce qui n'est absolument pas la fin que j'aurais imaginé...Elle laissa échapper un rire nerveux. Nancy va revenir me réanimer juste pour pouvoir me tuer elle-même. Je lui ai promis qu'on rentrerait entières... Elle va être tellement en colère qu'elle trouvera le moyen de me faire regretter d'avoir survécu. Et Jess... Je n'ose même pas imaginer ce qu'elle me fera. Je serais triplement morte.
Pendant que Nina restait parfaitement immobile, Robin sombrait un peu plus dans ses propres pensées. Elle faisait les cent pas dans le réduit, s'arrêtait, repartait dans l'autre sens. Sans même s'en rendre compte, elle s'était remise à se ronger les ongles jusqu'au sang.
Son imagination tournait à toute vitesse. Le garde qui remarquait leur disparition, des renforts qui remontaient le couloir, la poignée qui s'abaissait brusquement, la porte qui s'ouvrait à la volée...
Elle se força à inspirer profondément, essayant d'écraser ces images avant qu'elles ne prennent toute la place. Ça n'avait aucun sens. Elles étaient encore cachées. Personne ne savait qu'elles étaient là.
Son cerveau, lui, avait déjà décidé qu'elles étaient découvertes depuis cinq bonnes minutes.
C'est bon, finit par dire Nina en se relevant.
Robin sursauta. Quoi ? Déjà ?
J'ai réussi à le contacter. Il est réveillé. Il va faire croire au garde que les écrans ne montrent rien d'anormal. La voie est libre.
C'est tout? S'étonna Robin.
Je te l'ai dit, Boris a le même pouvoir que Charlotte. Il peut faire croire aux gardes qu'il n'y a rien d'anormal.
Donc tout est réglé ? demanda Robin avec un scepticisme évident.
Non. Le garde de la salle de contrôle ne verra rien, mais ceux qui patrouillent dans les couloirs restent un problème. Il faudra éviter d'attirer leur attention jusqu'à Boris.
Ah... Le voilà le problème.
Une fois qu'on sera avec lui, ce sera plus simple. Il pourra masquer notre présence à ceux qu'on croisera. Mais il faudra quand même sortir rapidement.
Robin grimaça. Raconté comme ça, ça a presque l'air facile... Pourtant, chaque fois qu'on m'a dit "tout va bien se passer", ça s'est terminé en catastrophe.
Nina haussa légèrement les épaules. Je comprends mieux pourquoi Nancy t'a fait venir.
Robin fronça les sourcils. C'est-à-dire ?
Tu réfléchis à tout ce qui pourrait arriver.
J'appelle ça essayer de rester en vie.
Moi, j'appelle ça chercher les problèmes avant qu'ils arrivent.
C'est pareil.
Nina secoua la tête, mais n'insista pas, elle ouvrit doucement la porte du réduit. On y va.
Robin inspira profondément et la suivit, elle aurait aimé dire qu'elle était prête, mais elle ne l'était pas. Le couloir était désert, plongé dans un silence presque oppressant. L'heure tardive jouait en leur faveur, mais Robin n'arrivait pas à se détendre.
Chaque bruit semblait amplifié. Le frottement de leurs chaussures sur le sol, le bourdonnement des lumières au plafond, le léger mouvement d'une caméra au-dessus d'elles. Elle essayait de ne pas regarder les angles morts, les portes fermées, les intersections. Évidemment, elle regardait exactement tout ça.
Nina avançait rapidement, mais s'arrêtait de temps à autre pour déchiffrer un panneau ou vérifier un embranchement. Elle savait à peu près où aller, pas exactement comment y parvenir. Contre toute attente, ça rassura Robin. Au moins, son pouvoir n'était pas devenu une espèce de GPS magique capable de lui dessiner le plan complet du laboratoire dans la tête. Elles improvisaient encore... ce qui était inquiétant, mais au moins cohérent.
Après plusieurs détours, Nina s'arrêta devant une porte. Elle observa le numéro, puis la porte voisine, puis revint vers la première.
Robin sentit son estomac se serrer. Dis-moi que tu sais où on est.
Je cherche.
Super. C'est une réponse incroyablement rassurante.
Nina l'ignora et fit les mêmes gestes que la première fois quand elle avait ouvert le loquet. Quelques secondes passèrent. Trop longues.Finalement la serrure céda et la porte s'ouvrit.
Un jeune homme immense apparut dans l'encadrement. Ninochka...
Pendant une seconde, toute la tension quitta le visage de Nina. Elle entra immédiatement dans la pièce et le serra dans ses bras.
Robin resta près de la porte, jetant un regard dans le couloir de chaque cotés. Les secondes passèrent, trois pour etre précises avant qu'elle ne lance : Les retrouvailles sont très mignonnes, vraiment. Mais si on pouvait éviter d'attendre que quelqu'un débarque avec une arme pour finir la scène, je pense que ce serait préférable.
Boris tourna les yeux vers elle, un sourire amusé apparut sur son visage. Bonsoir.
Bonsoir. Désolée, je suis ravie que tu sois vivant et tout, mais je suis actuellement dans une phase où je préfère les sorties discrètes aux grandes émotions.
Nina referma la porte derrière eux, Boris marcha avec elles et étrangement, Robin se sentit à peine plus rassurée. Parce que maintenant, ils étaient trois. Mais ils étaient toujours dans une base ennemie.
Le chemin du retour se fit dans un silence presque pesant. Contrairement à l'aller, où ils n'avaient croisé absolument personne, ils n'eurent cette fois pas cette chance. Au détour d'un couloir, des bruits de pas attirèrent aussitôt l'attention de Nina qui leva une main sans même se retourner. Tous les trois se plaquèrent contre le mur, retenant leur souffle tandis qu'un garde approchait tranquillement.
L'homme avançait sans le moindre signe d'hésitation, les mains dans les poches, comme s'il était parfaitement seul dans le couloir. Robin savait pourtant qu'il ne les voyait pas.
Elle connaissait ce dont était capable Charlotte. Elle ne doutait pas que Boris puisse produire le même effet. Elle savait que, si tout se passait comme prévu, le garde passerait devant eux sans même tourner la tête.
Mais savoir quelque chose et réussir à en convaincre son propre cerveau étaient deux choses complètement différentes.
Plaquée contre le mur, Robin gardait obstinément les yeux baissés. Elle n'osait même pas regarder le garde de peur de croiser son regard. Une partie parfaitement irrationnelle de son esprit était persuadée que, si elle le voyait, lui aussi finirait forcément par la voir.
Son cœur battait si violemment qu'elle avait l'impression que chaque pulsation résonnait dans le couloir. Elle était presque convaincue que le garde l'entendrait avant même d'arriver à leur hauteur. Plus il se rapprochait, plus cette certitude grandissait, au point qu'elle finit par retenir sa respiration, incapable de décider si le bruit de son souffle ou celui de son cœur risquait le plus de les trahir.
Ses poumons lui brûlaient lorsque le garde passa devant eux, sans ralentir, sans froncer les sourcils, sans laisser paraître le moindre doute. Pour lui, le couloir était parfaitement vide.
Robin avait l'impression que le temps s'était complètement détraqué. Ces quelques secondes lui semblèrent durer une éternité. Son esprit avait déjà imaginé le garde s'arrêter net, tourner lentement la tête dans leur direction, hausser un sourcil, puis donner l'alerte. Ensuite venaient les renforts, les couloirs qui se remplissaient de soldats, les portes qui se verrouillaient... Son cerveau avait eu le temps de vivre toute la catastrophe avant même que le garde ne les dépassent.
Ce ne fut que lorsque les bruits de pas commencèrent enfin à s'éloigner que Robin osa reprendre une inspiration. Elle découvrit au passage qu'elle serrait les dents depuis si longtemps que sa mâchoire lui faisait mal, et que ses doigts tremblaient encore contre le tissu de son treillis.
Le pouvoir de Boris avait fonctionné, elle le savait, mais son corps semblait persuadé qu'ils venaient d'échapper de justesse au pire.
Ils reprirent leur marche sans échanger un mot. Robin força ses jambes à avancer malgré cette sensation désagréable qui lui nouait toujours le ventre. À mesure qu'ils approchaient de la sortie, une autre pensée commença à prendre le dessus. Son téléphone.
Elle ne l'avait même pas sorti une seule fois, elle s'arrêta presque en réalisant l'heure sur l'écran. Merde.Elle n'avait envoyé aucun message.
Nancy devait être en train de faire les cent pas depuis une éternité. Ou pire... elle avait probablement déjà imaginé qu'elles avaient été capturées et préparait un plan complètement suicidaire pour venir les récupérer. Robin grimaça, finalement, mourir ici aurait peut-être été moins douloureux que d'affronter Nancy après ça.
Ils arrivèrent devant la porte condamnée qui donnait accès au passage entre les deux bâtiments. Boris s'immobilisa quelques secondes, concentré, pendant qu'au-dessus d'eux résonnaient les pas réguliers d'un garde en pleine ronde.
Robin retint de nouveau sa respiration, mais le garde poursuivit son chemin, sans jamais regarder vers le bas. Sans jamais s'arrêter. Sans se douter qu'à quelques mètres de lui, trois fugitifs attendaient le bon moment pour disparaître.
Ils traversèrent rapidement le passage et atteignirent enfin la porte extérieure. Lorsque Robin posa un pied dehors, l'air frais de la nuit lui donna presque le vertige. Ils étaient sortis. Ils avaient réellement réussi. Pourtant, le soulagement ne dura pas plus de deux secondes. Une nouvelle angoisse s'imposa aussitôt. Nancy.
Robin imaginait déjà son regard lorsqu'elle découvrirait qu'elles étaient revenues avec un inconnu de près de deux mètres, sans avoir envoyé le moindre message et après avoir disparu bien plus longtemps que prévu.
Elle allait être hors d'elle. Non... pire.
Et, pour une raison que Robin n'aurait jamais su expliquer, cette perspective lui faisait presque plus peur que tous les gardes qu'elles venaient d'éviter.
Pendant ce temps, à l'extérieur :
Il faut qu'on y aille, souffla Nancy après avoir regarder son téléphone pour la quinzième fois et vérifié l'heure affichée à l'écran. Ça fait plus d'une heure et demie. Ce n'est pas normal.
Elle fixa encore quelques secondes l'absence de notification, comme si son téléphone pouvait soudainement décider de lui donner une réponse. Un message de Robin. N'importe quoi. Quelques mots auraient suffi. "On va bien." "On sort." "Attendez encore." Mais rien ne venait.
On doit attendre, répéta Dustin, avec ce calme qu'il essayait de conserver depuis maintenant trop longtemps. On ne sait pas ce qui se passe à l'intérieur. Si tout est sous contrôle et qu'on débarque au mauvais moment, on risque juste de tout compliquer.
Nancy ne répondit pas. Cela faisait une bonne demi-heure qu'elle était incapable de détourner les yeux du bâtiment. Dès que l'heure prévue était passée, elle avait presque arraché les jumelles des mains de Dustin, comme si les avoir allait lui permettre de voir à travers les murs de béton. Évidemment, ça n'avait rien changé.
Elle voyait seulement les gardes effectuer leurs rondes, les lumières qui balayaient régulièrement l'extérieur et les silhouettes qui apparaissaient puis disparaissaient le long des remparts. Chaque passage d'un garde augmentait un peu plus la tension qui lui serrait la poitrine.
Elle essayait de rester rationnelle. Elle se répétait que Robin savait ce qu'elle faisait, que Nina était avec elle et qu'elles avaient un plan. Elles n'étaient pas parties sans réfléchir, elles avaient forcément prévu une solution en cas de problème.
Mais son cerveau refusait de s'accrocher à ces arguments. Il revenait toujours au même point, à cette seule question qui tournait en boucle dans sa tête : pourquoi Robin n'avait-elle pas envoyé de message ?
Elle avait promis. Elle savait que Nancy attendait, qu'elle compterait les minutes, qu'elle finirait par s'inquiéter si elle n'avait aucune nouvelle. Alors pourquoi son téléphone restait-il désespérément silencieux ?
Nancy serra les dents en fixant une nouvelle fois l'entrée du bâtiment. Dépêche-toi, Robin. Elle répétait cette phrase depuis tellement longtemps qu'elle avait presque l'impression de pouvoir la lui transmettre par la pensée, comme si Robin pouvait l'entendre et comprendre qu'elle était là, qu'elle l'attendait.
Son calme commençait pourtant à s'effriter.
Dustin avait déjà dû l'attraper deux fois par le bras lorsqu'elle avait fait un mouvement vers le bâtiment, prête à aller voir elle-même ce qui se passait à l'intérieur. Elle savait que c'était une mauvaise idée. Elle savait qu'elle risquait de compromettre leur plan et de rendre les choses encore plus dangereuses pour Robin.
Mais rester là sans rien faire, sans savoir, devenait de plus en plus insupportable.
Alors qu'elle se redressait une nouvelle fois, incapable de supporter une minute de plus à attendre, Dustin récupéra brusquement les jumelles qu'elle avait posées à côté d'elle. Il y a du mouvement.
Nancy se tourna immédiatement vers lui et attrapa les jumelles avant même qu'il ait fini sa phrase. Son cœur rata un battement, trois silhouettes traversaient l'espace entre les bâtiments. Pendant une seconde, Nancy oublia presque de respirer.
Robin était là, debout. Elle marchait, elle allait bien. Le soulagement fut si brutal qu'il faillit lui faire perdre toute sa concentration.
Puis un projecteur balaya le terrain, et Nancy sentit son corps entier se tendre. La lumière passa directement sur eux, éclairant leurs silhouettes pendant quelques secondes. À travers les jumelles, elle distingua parfaitement Robin, Nina et l'homme immense qui les accompagnait.
Ils étaient en plein milieu de l'espace découvert, ils auraient dû être repérés.
Nancy attendit le cri d'un garde, une alarme, le moindre signe que quelqu'un avait remarqué leur présence. Mais rien ne vint. Le faisceau continua simplement son chemin, laissant derrière lui le même silence qu'avant, comme si les trois silhouettes n'avaient jamais été là.
Bordel... murmura Dustin à côté d'elle. C'est quoi ça ?
Nancy ne répondit pas tout de suite. Elle gardait les jumelles fixées sur eux, incapable de détacher son regard de cette scène qui ne faisait aucun sens.
Elle savait qu'il y avait des choses qu'elle ne comprenait pas encore. Des choses que Nina ne leur avait peut-être pas expliquées. Mais même avec tout ce qu'elle avait déjà vu ces dernières années, son cerveau cherchait désespérément une explication logique.
Les gardes étaient nombreux. Les rondes étaient régulières. Le terrain était régulièrement éclairé. Il n'y avait aucune raison pour qu'ils passent le fasceau sur eux sans être remarqués. Pourtant, c'était exactement ce qui venait de se produire.
Nancy baissa légèrement les jumelles lorsque l'homme aux côtés de Robin attira son attention. Elle ne l'avait jamais vu auparavant. Elle ne savait pas qui il était, ni pourquoi il était avec elles. Mais il était évident qu'il faisait partie de ce qui venait de leur permettre de sortir.
C'est lui, souffla-t-elle finalement.
Dustin tourna la tête vers elle. Lui quoi ?
Nancy observa encore quelques secondes le jeune homme avant de répondre. Je ne sais pas encore.
Les quelques dizaines de mètres qui séparaient encore Robin d'elle lui parurent interminables. Elle avait beau la voir avancer, elle ne parvenait pas à se convaincre qu'elle était réellement sortie tant qu'elle ne l'avait pas sous les yeux. Ce n'est que lorsque Robin arriva enfin à sa hauteur que la pression qui lui écrasait la poitrine se relâcha légèrement, laissant aussitôt la place à une colère qu'elle retenait depuis plus d'une heure.
Sans dire un mot, elle sortit simplement son téléphone et le leva devant Robin avant de le secouer doucement, un sourcil haussé. C'était tout ce dont elle était capable pour l'instant.
Robin baissa immédiatement la tête. Je sais... Je sais, commença-t-elle sans même laisser à Nancy le temps d'ouvrir la bouche. Je devais t'envoyer un message. Je te jure que je n'ai pas oublié, enfin... si, j'ai oublié, mais ce n'était pas volontaire. Avec Boris, les gardes, la sortie... je n'y ai pensé qu'au dernier moment et après c'était trop tard. Je suis vraiment désolée, Nance. Je sais que tu as dû croire qu'il nous était arrivé quelque chose, et tu avais raison de t'inquiéter. Enfin non, tu n'avais pas raison parce qu'on allait bien... enfin, pas vraiment bien, mais vivants... bref, ce n'est pas le sujet...
Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux avant de reprendre presque sans respirer.
Tu peux m'en vouloir, vraiment. Si tu décides que je ne participe plus à aucune mission, je comprendrai. Si tu veux me confisquer mon téléphone parce qu'apparemment je suis incapable de penser à envoyer un message quand il faut, je comprendrai aussi. Si tu veux que je dorme sur le canapé pendant une semaine... enfin non, on n'a pas de canapé, mais tu vois l'idée. Je suis vraiment désolée. Je t'avais promis qu'on reviendrait dans une heure et je t'avais promis de te tenir au courant. J'ai raté les deux.
Elle s'arrêta enfin... avant de reprendre presque aussitôt.
Et je sais que les promesses, c'est important pour toi. Je ne voulais pas que tu t'inquiètes, je te jure. Je suis désolée.
Nancy sentit sa colère vaciller. Robin était déjà en train de s'infliger une punition bien plus sévère que tout ce qu'elle aurait pu lui dire. Elle connaissait ce mécanisme par cœur. Plus Robin avait peur d'avoir blessé quelqu'un, plus elle s'enfonçait dans une spirale où chaque excuse appelait la suivante, jusqu'à finir par se convaincre qu'elle méritait toutes les reproches possibles.
C'était aussi pour cette raison que Nancy avait hésité avant de l'emmener. Robin doutait constamment d'elle-même. Elle passait son temps à imaginer le pire et se tenait presque toujours pour responsable dès que quelque chose tournait mal.
Lui crier dessus ne changerait rien, au contraire. Robin s'effondrerait encore un peu plus... et Nancy s'en voudrait aussitôt.
Parce que, si elle était honnête avec elle-même, ce qui lui faisait encore trembler les mains n'était pas la colère. C'était cette heure et demie pendant laquelle elle avait été incapable de savoir si Robin était encore en vie.
Alors, contre toute attente, elle fit un pas vers elle et l'attira brusquement dans ses bras.
Robin resta complètement immobile pendant quelques secondes. Nance...Puis elle répondit enfin à l'étreinte avec une hésitation presque maladroite, comme si elle n'était pas certaine d'y avoir droit. Je suis vraiment désolée... souffla-t-elle d'une voix beaucoup plus faible. Je suis tellement, tellement désolée. Je ne voulais pas te faire peur. Je te promets que je ne recommencerai pas. Enfin... j'aimerais dire ça, mais avec ce qu'on est en train de faire, ce serait probablement une promesse impossible à tenir, alors je vais juste essayer de faire mieux. Je suis désolée...
Je sais. Nancy sentit ses propres yeux la piquer. Elle avait eu envie de l'étrangler pendant toute l'heure écoulée, maintenant qu'elle la tenait enfin contre elle, elle découvrait qu'elle n'avait plus envie de la lâcher.
Il y avait quelque chose d'étrangement apaisant dans cette simple certitude que Robin était là, bien réelle, vivante, son cœur battant contre le sien. Chaque fois qu'elle avait peur de la perdre, ce contact suffisait à calmer peu à peu le tumulte qui lui retournait l'estomac.
La colère n'avait pas disparu elle attendrait simplement un peu. Parce qu'avant tout le reste, Nancy avait surtout besoin de retrouver cette présence qui lui avait terriblement manqué pendant cette interminable heure et demie.
Donc, tu es Boris ? demanda Dustin en lui tendant la main.
Le jeune homme répondit en russe. Nina lui répondit dans la même langue avant de traduire tant bien que mal. Oui... Boris. Mon ami... mon frère.Son sourire, lui, n'avait besoin d'aucune traduction.
Dustin continua aussitôt, déjà lancé dans ses hypothèses. C'est toi qui les as aidées à sortir ? Le projecteur vous a éclairés en plein milieu du terrain et pourtant les gardes n'ont absolument pas réagi. Même moi, avec les jumelles, je vous voyais parfaitement.
Nina fronça légèrement les sourcils avant de regarder Robin, qui traduisit rapidement la question. L'expression de Nina s'éclaira aussitôt. Boris... comme Charlotte.
Les yeux de Dustin s'agrandirent. Attends... tu veux dire qu'il est capable de modifier la perception des gens ? Ce n'est pas qu'ils regardent ailleurs, ils voient réellement autre chose ? Si c'est ça, c'est incroyable... Ça veut dire qu'il agit directement sur l'interprétation des informations sensorielles...Il était déjà parti dans une réflexion qui n'avait probablement de sens que pour lui.
Boris lui répondit quelque chose en russe avec un air visiblement aussi perdu que Dustin était enthousiaste.
Nancy, elle, n'entendait déjà plus que des morceaux de conversation. Les voix continuaient autour d'elle, mais elles semblaient lointaines, étouffées, comme si son cerveau avait décidé qu'elles n'avaient plus aucune importance.
Toute son attention restait fixée sur Robin. Sans même s'en rendre compte, elle s'était rapprochée d'elle jusqu'à venir se coller contre son côté. Son bras effleurait le sien et ce simple contact suffisait à faire retomber, très lentement, la tension qui lui nouait le ventre depuis plus d'une heure.
Chaque fois qu'elle avait cru perdre Robin, elle retrouvait ce même besoin presque viscéral de vérifier qu'elle était bien là, de sentir sa présence, sa chaleur, sa respiration. Ce n'était qu'à ce moment-là que son corps acceptait enfin de croire que tout était terminé.
Robin ne disait rien, elle semblait avoir compris. Elle restait immobile, laissant simplement Nancy s'appuyer contre elle comme si ça allait de soi.
Nancy finit même par poser distraitement sa tête contre son épaule, fermant un instant les yeux. Elle sentait encore son cœur battre beaucoup trop vite, mais il ralentissait peu à peu, au rythme de la respiration de Robin.
Elle aurait voulu que le temps s'arrête quelques minutes, qu'il n'y ait plus personne autour d'elles. Plus de Dustin qui bombardait Boris de questions, plus de traductions, plus de cette mission et cette peur qui refusait encore de la quitter complètement. Seulement Robin.
L'envie de tourner la tête lui traversa l'esprit presque malgré elle. Elle savait exactement ce qu'elle avait envie de faire. Il lui aurait suffi de quelques centimètres pour retrouver ses lèvres, oublier tout le reste et laisser enfin retomber cette boule qui lui serrait encore la poitrine.
Mais Dustin continua à parler, Nina répondit quelque chose en riant, et la réalité reprit aussitôt sa place.
Nancy rouvrit les yeux, ce n'était pas le moment. Elle inspira profondément, sans pour autant s'éloigner de Robin. Pour l'instant, sentir sa présence contre elle était déjà suffisant. Ou du moins... elle essayait de s'en convaincre.
Robin finit par demander s'ils pouvaient rentrer. À cet instant, Nancy sentit de nouveau son épaule trembler légèrement contre la sienne. C'était à peine perceptible, mais suffisant pour lui rappeler que Robin n'avait pas mieux vécu cette dernière heure et demie qu'elle.
Finalement, elle n'était pas la seule à être encore incapable de faire redescendre la pression.
Ils reprirent le chemin de la voiture dans un silence inhabituel. Dustin discutait déjà avec Nina, essayant de comprendre ce que Boris avait réellement fait à l'intérieur, tandis que Robin traduisait tant bien que mal les quelques phrases russes qui lui parvenaient.
Nancy n'écoutait toujours qu'à moitié.
Lorsqu'ils arrivèrent près du véhicule, elle tendit machinalement les clés à Dustin. Tu conduis.Elle n'attendit même pas sa réponse.
Déjà, elle avait ouvert la portière arrière et s'était installée sur la banquette arrière, glissant sa main dans celle de Robin pour l'entraîner naturellement avec elle. Le geste avait quelque chose de si évident que Robin la suivit sans la moindre hésitation, venant s'asseoir juste à côté d'elle.
Nina s'arrêta une seconde, visiblement prise au dépourvu. Elle échangea un regard avec Boris avant de reporter son attention sur les places qui restaient libre. Pendant un instant, personne ne bougea.
Puis Dustin haussa simplement les épaules. Bon... Allons-y.
Nina contourna la voiture avec Boris sans faire le moindre commentaire. Nancy n'y prêta même pas attention.
Elle avait déjà retrouvé la chaleur de Robin contre son bras. Sans réfléchir davantage, elle posa a nouveau sa tête contre elle, suffisamment près pour sentir chacun de ses mouvements lorsque la voiture démarra.
Robin ne protesta pas. Au contraire, elle se laissa doucement retomber contre Nancy, comme si cette proximité lui faisait autant de bien.
Très vite, Dustin recommença à poser des questions et Nina répondit en russe avant que Robin ne traduise, passant sans cesse d'une langue à l'autre malgré la fatigue qui commençait à s'entendre dans sa voix.
Nancy entendait les mots, elle ne les écoutait pas. Tout ce qui l'intéressait, c'était le poids familier de Robin contre elle, sa respiration qui retrouvait peu à peu un rythme normal et cette certitude, enfin tangible, qu'elle était là.
Le reste pouvait bien attendre le trajet entier.
Lorsqu'ils retournèrent enfin à l'hôtel, Nancy dut faire un effort presque conscient pour ne pas garder Robin uniquement pour elle. Elle savait qu'ils avaient encore beaucoup de questions, que l'arrivée de Boris changeait complètement la situation et que Dustin brûlait d'envie de comprendre ce qu'ils pouvaient faire ensuite. Elle le laissa donc commencer son interrogatoire.
Pendant une heure, Robin resta au centre de la conversation traduisant avec une concentration qui impressionna Nancy. Elle expliquait ce que Nina racontait, précisait certains détails, reformulait lorsque Boris ou Dustin ne se comprenaient pas.
Mais Nancy voyait ce que les autres ne remarquaient pas forcément, Robin tenait uniquement par volonté.
La fatigue commençait à rattraper l'adrénaline. Elle s'arrêtait parfois au milieu d'une phrase, fronçait les sourcils en cherchant un mot qui lui échappait, recommençait une traduction avant de soupirer d'agacement contre elle-même. En moins d'une demi-heure, elle avait bâillé tellement de fois que Nancy avait arrêté de compter.
À plusieurs reprises, elle avait même fermé les yeux quelques secondes de trop.
Nancy finit par poser doucement une main sur son bras. Bon. Ça suffit. On reprendra demain.
Dustin leva immédiatement les yeux vers elle. Attends, quoi ? Mais avec Boris avec nous, on va pouvoir avancer beaucoup plus vite. On a enfin quelqu'un qui connaît ses pouvoirs, qui peut nous expliquer ce qui s'est passé là-bas...
Et on a aussi quelqu'un qui est épuisé, répondit Nancy en désignant Robin du regard.
Cette dernière voulut protester, évidemment. Je peux encore traduire.Sa voix manquait pourtant tellement d'énergie que Nancy n'eut même pas besoin de répondre. Le bâillement qui suivit presque immédiatement acheva de la trahir.
Nancy haussa légèrement un sourcil. Bien sûr. Et tu comptes faire ça combien de temps encore avant de t'endormir au milieu d'une phrase ?
Robin ouvrit la bouche pour répondre, mais un nouveau bâillement la coupa avant même qu'elle ait pu trouver un argument.
Nancy tourna ensuite son regard vers Nina et Boris. Le jeune homme était installé contre elle, les yeux presque complètement fermés. Nina elle-même luttait pour rester éveillée. Et Boris n'a pas l'air mieux. Comme pour confirmer ses paroles, Nina bailla discrètement. On va tous dormir, décida Nancy. On reprendra demain quand tout le monde sera capable de réfléchir correctement.
Cette fois, personne ne trouva vraiment d'argument. Dustin soupira, visiblement frustré de devoir attendre, mais finit par acquiescer.
Nancy, elle, ressentit un soulagement presque immédiat, elle n'avait pas seulement besoin de dormir. Elle avait besoin de quelques minutes où elle n'aurait pas à surveiller Robin, à s'assurer qu'elle allait bien, à faire semblant que la peur de la perdre ne lui avait pas retourné l'estomac pendant des heures.
Alors, sans attendre davantage, elle se leva et tendit la main à Robin. Le geste était simple, naturel. Robin la regarda une seconde, comme si elle comprenait exactement ce qu'il signifiait, puis attrapa sa main et se leva à son tour. Elles quittèrent la pièce ensemble.
Et pour la première fois depuis leur départ, Nancy eut l'impression qu'elle pouvait enfin relâcher la pression.
Une fois la porte de leur chambre refermée, leur routine du soir reprit presque naturellement. Elles se changèrent, préparèrent leurs affaires pour le lendemain et échangèrent seulement quelques phrases banales, comme si cette soirée n'avait été qu'une journée un peu plus longue que les autres.
En apparence, tout était redevenu normal. Pourtant, Nancy ne quittait presque plus Robin des yeux.
L'adrénaline était retombée et la fatigue apparaissait enfin sur son visage. Ses gestes étaient plus lents, ses épaules légèrement voûtées et, plusieurs fois, elle resta immobile quelques secondes avant de reprendre ce qu'elle était en train de faire, comme si son cerveau peinait à suivre.
Nancy ne fit aucun commentaire, elle savait parfaitement reconnaître les soirées après de grosse montée de stress.
Lorsqu'elles se glissèrent enfin dans le lit, elle retrouva presque instinctivement sa place contre Robin. Toute la soirée, elle avait dû partager son attention avec Dustin, Nina et Boris. Maintenant qu'elles étaient enfin seules, elle n'avait plus envie de laisser le moindre espace entre elles.
Robin ne sembla même pas surprise.
Elle se laissa simplement attirer contre elle, glissant un bras autour de la taille de Nancy comme elle le faisait souvent. Le silence retomba. Dans la pénombre, Nancy sentit peu à peu sa respiration ralentir.
Puis la voix hésitante de Robin brisa finalement le calme. Tu m'en veux ?
Nancy garda les yeux fermés quelques secondes avant de laisser échapper un long souffle. La question finirait forcément par arriver. Un peu...Le mot resta suspendu quelques instants. Mais là... est-ce qu'on peut juste rester comme ça et dormir ? On en parlera demain.
Robin ne répondit pas tout de suite. Nancy sentit seulement ses doigts se crisper légèrement dans le tissu de son tee-shirt. Donc... tu m'en veux vraiment... souffla-t-elle finalement.
Ce n'était pas une question. C'était le constat inquiet de quelqu'un qui essayait déjà de mesurer les dégâts.
Nancy rouvrit les yeux dans le noir. Même sans la voir, elle pouvait presque deviner l'expression de Robin. Les épaules rentrées, les yeux baissés, déjà convaincue d'avoir tout gâché. Elle connaissait cette réaction par cœur. Robin...
Non, c'est normal, je comprends. Elle inspira profondément avant de reprendre, plus vite. Je t'avais promis que je t'enverrais un message. Ça m'aurait pris dix secondes. Même pas. J'y ai pensé au début... enfin, je crois... et puis après il y a eu le garde, Nina qui voulait repartir toute seule et... Elle s'interrompit quelques secondes, cherchant ses mots. Tout est allé trop vite.
Nancy attendit sans la couper.
Je me suis complètement laissée embarquer. J'essayais de convaincre Nina de renoncer, en même temps je m'imaginais déjà tout ce qui pouvait arriver si on continuait... et à un moment j'ai juste... oublié. Sa voix se fit plus basse. Enfin... oublié, ce n'est même pas le bon mot.Elle fronça légèrement les sourcils. Je n'ai plus réfléchi, je crois.
Un silence passa.
Je savais pourtant que tu attendais un message... Sa voix se brisa légèrement. Je suis désolée.
Nancy l'écouta sans l'interrompre, chaque phrase en amenait une autre, chaque excuse entraînait la suivante.Comme toujours.
Nancy resta silencieuse quelques secondes. Sa main glissa lentement dans les cheveux de Robin, les caressant machinalement tandis que son pouce dessinait de petits mouvements contre sa tempe. Robin...Sa voix, à peine plus forte qu'un murmure, suffit à interrompre le torrent d'excuses qui menaçait de reprendre. Tu ne m'as pas fait peur parce que tu as oublié d'envoyer un message.
Elle marqua une pause.
Tu m'as fait peur parce que, pendant une heure et demie, je ne savais pas si tu étais encore en vie.
Nancy sentit un léger mouvement contre son épaule. Je sais...Fini par murmurer Robin.
Et, je préférerais vraiment que ça ne se reproduise plus.
Robin acquiesça sans discuter. D'accord.
Pendant quelques secondes, elles restèrent simplement enlacées, sans parler. Nancy continuait de passer distraitement ses doigts dans les cheveux de Robin, comme pour se convaincre qu'elle était bien là, que cette fois elle n'allait plus disparaître.
Puis, presque malgré elle, elle tourna légèrement la tête. Quelques centimètres à peine les séparaient. Dans la pénombre de la chambre, elle distinguait à peine les traits de Robin, mais elle sentait sa respiration contre son visage.
L'envie de l'embrasser, qu'elle retenait depuis leur retour à l'hôtel, reprit le dessus. Elle combla lentement la faible distance qui les séparait et déposa un baiser doux sur ses lèvres. Il fut bref.
Lorsqu'elle s'écarta, elle ne chercha pas à aller plus loin. Elle enfouit simplement son visage contre le cou de Robin et resserra un peu son bras autour de sa taille, retrouvant instinctivement cette proximité dont elle avait eu besoin toute la soirée. Mais tu es revenue...Sa voix se perdit presque dans un souffle. Et, là... c'est surtout ça dont j'ai besoin.
Le lendemain :
Robin dormit près de dix heures d'affilée, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Elle s'était pourtant préparée à passer une mauvaise nuit, persuadée que le moindre bruit la réveillerait ou qu'elle revivrait sans cesse le passage du garde dans le couloir. À la place, elle s'était endormie presque immédiatement et n'avait ouvert les yeux qu'au petit matin, comme si son corps avait attendu d'être enfin en sécurité pour réclamer tout le repos qu'il avait repoussé pendant des heures.
Pourtant, cette longue nuit n'avait rien apaisé. À peine réveillée, son cerveau était déjà reparti exactement là où il s'était arrêté la veille. Le laboratoire, le garde, le téléphone. Nancy.
Robin resta allongée quelques instants, le regard perdu vers le plafond, incapable de trouver le courage de sortir du lit. Plus elle repensait à la mission, plus elle réalisait à quel point Nancy avait eu raison de lui en vouloir. Il lui aurait suffi de sortir son téléphone quelques secondes et d'envoyer un simple message. Deux mots. Tout va bien. Ou même un pauvre OK. N'importe quoi qui aurait permis à Nancy de savoir qu'elles étaient encore vivantes.
Au lieu de ça, elle avait complètement perdu pied.
Elle avait passé une bonne partie de la soirée à imaginer tout ce qui pouvait mal tourner, puis le reste à essayer de convaincre Nina d'abandonner son idée d'aller chercher Boris. Elle avait tellement laissé le stress envahir son esprit qu'elle n'avait plus réellement réfléchi. Elle s'était contentée de suivre, de réagir à ce qui se présentait devant elle sans jamais reprendre suffisamment ses esprits pour penser à l'essentiel.
En y réfléchissant à tête reposée, quelque chose d'autre la dérangeait encore davantage. Elle n'avait pas seulement oublié son téléphone. Une partie d'elle avait aussi redouté le moment où il aurait fallu prévenir Nancy. Elle connaissait déjà sa réaction, savait qu'elle aurait immédiatement essayé de les convaincre de rentrer et Robin n'était même pas certaine de pouvoir lui tenir tête. Alors elle avait repoussé le problème sans vraiment s'en rendre compte, laissant les événements décider à sa place jusqu'à ce qu'il soit beaucoup trop tard.
Cette prise de conscience lui noua un peu plus l'estomac. Quelle idée stupide.
Elle se tourna finalement vers la place voisine, encore à moitié endormie, avant de réaliser que Nancy n'était déjà plus là. Le lit était vide. Robin sentit aussitôt son cœur se serrer.
La veille encore, Nancy ne l'avait pratiquement pas quittée. Dans la voiture, elle l'avait attirée contre elle sans même lui demander son avis. À l'hôtel, elle s'était installée à ses côtés comme si personne d'autre ne pouvait prendre cette place. Et une fois couchées, elle avait encore cherché sa présence, jusqu'à s'endormir blottie contre elle.
Robin savait que c'était sa manière de faire redescendre la pression. Après une grosse frayeur, Nancy avait besoin de ce contact, de sentir que tout allait bien, que la personne qu'elle avait cru perdre était réellement là.
Mais une nuit était passée, le stress était sûrement retombé. Il ne restait plus que la colère.
Robin ramena machinalement la couverture contre elle, comme si le vide laissé par Nancy s'était soudain installé dans tout le lit. C'était idiot, elle le savait. Nancy s'était probablement simplement levée avant elle, peut-être pour retrouver Dustin ou préparer quelque chose.
Pourtant, son cerveau avait déjà choisi une toute autre explication : Nancy lui en voulait.
La parenthèse de la veille était terminée et, cette fois, elle allait devoir affronter les conséquences de ce qu'elle avait fait. Robin ne pouvait même pas lui reprocher d'être en colère, elle l'était aussi contre elle-même.
La peur avait complètement pris le dessus sur la logique. Au lieu de réfléchir, elle avait laissé son imagination lui faire vivre une catastrophe différente toutes les cinq minutes, jusqu'à oublier le plus simple, le plus évident, le plus important : prévenir Nancy.
Et c'était sans doute cette erreur-là qui lui paraissait la plus difficile à réparer.
Elle finit par se lever, davantage parce qu'elle n'avait plus vraiment le choix que par réelle envie de quitter le lit. La sensation de vide à côté d'elle était devenue beaucoup trop présente et, pendant quelques secondes, elle resta simplement assise au bord du matelas, les mains posées sur ses genoux, à essayer de se convaincre qu'elle n'était pas en train de dramatiser une situation qui n'existait peut-être même pas.
Ce qui, évidemment, ne fonctionna pas vraiment.
Elle se prépara lentement, encore plongée dans ses pensées, puis attrapa son téléphone avant de sortir de la chambre. C'est à ce moment-là qu'elle remarqua le petit mot posé à côté.
L'écriture de Nancy.
On est dans l'autre chambre. Rejoins-nous quand tu seras réveillée.
C'était tout.
Quelques mots simples, pratiques, exactement le genre de message que Nancy aurait pu laisser n'importe quel matin.
Sauf que Robin n'était pas capable de le prendre simplement.
Elle relut la phrase plusieurs fois, cherchant un indice qui n'existait probablement pas. Est-ce que Nancy avait écrit ça normalement ? Est-ce qu'elle avait hésité avant de partir ? Est-ce qu'il y avait une pointe de reproche cachée derrière ces quelques mots ? Est-ce qu'elle lui en voulait encore au point de préférer ne pas la réveiller ?
Robin soupira en passant une main sur son visage. C'était ridicule.Elle savait que c'était ridicule.
Nancy n'était pas du genre à faire passer des messages cachés dans trois lignes écrites sur un bout de papier. Si elle était en colère, elle lui dirait probablement. Si elle voulait lui reprocher quelque chose, elle ne tournerait pas autour du sujet.
Mais malgré ça, Robin n'arrivait pas à empêcher son cerveau de chercher la pire interprétation possible. Parce qu'au fond, elle était persuadée d'avoir mérité cette colère.
Elle avait besoin de trouver quelque chose à faire, quelque chose qui montrerait à Nancy qu'elle avait compris. Parce que répéter encore une fois qu'elle était désolée ne semblait plus suffire. Elle l'avait dit hier soir, elle l'avait pensé sincèrement, mais elle avait l'impression que les mots étaient trop petits par rapport à la peur qu'elle lui avait causée.
Il fallait qu'elle trouve une vraie façon de se rattraper. Le problème, c'était qu'elle n'avait aucune idée de laquelle.
Et lorsqu'elle traversa finalement le couloir pour rejoindre les autres, cette question tournait encore en boucle dans sa tête.
Elle frappa à la porte de la chambre où se trouvaient Nina, Dustin et Boris, sans avoir trouvé la moindre solution miracle pour réparer ce qu'elle considérait déjà comme une catastrophe.
La porte s'ouvrit presque immédiatement.
Nina apparut devant elle avec un grand sourire, visiblement de bien meilleure humeur que la veille. Elle riait même de quelque chose qui venait d'être dit dans la pièce, une expression légère et sincèrement heureuse sur le visage.
Le contraste frappa Robin de plein fouet, Nina avait retrouvé Boris. Ils étaient sortis du laboratoire et tout le monde semblait elle, elle était encore coincée dans les quelques minutes où elle avait vu Nancy attendre sans nouvelles.
Elle resta un instant sur le seuil, incapable de ne pas comparer la légèreté de Nina avec le poids qu'elle avait encore dans la poitrine.
Bonjour ? demanda Nina en fronçant légèrement les sourcils devant son silence.
Robin cligna des yeux, revenant finalement à la réalité. Oui. Bonjour. Je... j'étais juste en train de réfléchir.
Elle réveil ! annonça Nina à travers la chambre, suffisamment fort pour attirer l'attention de Dustin et probablement aussi de Nancy. Son accent russe rendait encore ses mots hésitant, mais cette fois, tout le monde comprit immédiatement.
Assis autour de l'ordinateur portable de Dustin, ce dernier, Nancy et Boris relevèrent presque simultanément la tête. Ah, super ! s'exclama Dustin. Il faut absolument que tu nous aides. Ce Google Traduction est une catastrophe ! Ça fait une demi-heure qu'on essaie de comprendre un mot que Boris répète, mais la traduction n'a absolument aucun sens.
Heu... bonjour ? tenta Robin avec un sourire qui sonnait un peu faux.
Son regard dériva presque aussitôt vers Nancy, elle était restée légèrement en retrait, adossée au mur près de la fenêtre. Elle la regardait simplement, sans sourire, sans froncer les sourcils non plus. Robin essaya aussitôt d'interpréter son expression.
Hier soir, elle avait reconnu son inquiétude sans difficulté. Sa colère aussi, malgré le soulagement. Mais, cette fois... Elle n'arrivait pas à savoir, était-elle encore fâchée ? Fatiguée ? Ou est-ce qu'elle réfléchissait simplement à ce que Boris venait d'expliquer ?
Impossible de le dire. Évidemment, son cerveau choisit immédiatement la première option.
Il nous a dit... enfin, je crois qu'il nous a dit... commença Dustin en faisant défiler plusieurs traductions sur son écran.Il a modifié le... le... je ne sais pas... champ de perception cognitive ? Le filtre mental ? Le prisme neuronal ? Franchement, Google invente des mots à ce niveau-là ! Il leva les yeux vers Robin avec un air désespéré. En gros, Boris essaie de nous expliquer ce qu'il fait exactement aux gens quand il utilise son pouvoir, mais là, les traductions mélangent de la psychologie, de la neurologie et je ne sais quoi d'autre. Scientifiquement, ça ne tient pas debout.
Robin demeura silencieuse quelques secondes, essayant de se concentrer sur ce que Dustin lui montrait. Enfin... d'essayer seulement. Son regard revenait sans cesse vers Nancy, qui s'était installée un peu à l'écart des autres. Au moment où leurs yeux faillirent se croiser, Nancy détourna finalement la tête pour regarder par la fenêtre. Le geste était probablement anodin, mais il suffit à Robin pour sentir son estomac se contracter. Elle avait beau essayer de se raisonner, une petite voix lui soufflait qu'elle avait eu raison de s'inquiéter depuis son réveil.
Robin ? insista Dustin en faisant pivoter l'écran de son ordinateur dans sa direction. Vas-y, explique-lui encore.
Boris reprit aussitôt en russe. Son débit était plus lent que tout à l'heure, comme s'il avait compris que le problème ne venait pas de Robin mais de la difficulté à traduire exactement ce qu'il voulait exprimer.
Robin l'écouta attentivement, fronçant légèrement les sourcils. Je crois que Google est complètement perdu, finit-elle par dire en s'asseyant à côté de Dustin. Là, il traduit les mots individuellement, mais pas le concept. Boris n'est pas en train de parler d'« illusion » au sens classique.
Elle réfléchit quelques secondes avant de poursuivre.
Il explique plutôt qu'il agit sur les mécanismes qui permettent au cerveau d'interpréter les informations sensorielles. En gros, les yeux continuent de voir exactement la même chose, les oreilles entendent les mêmes sons... mais le cerveau traite ces informations différemment et construit une conclusion erronée.
Dustin fronça les sourcils. Donc il ne modifie pas ce que les gens perçoivent... il modifie le traitement cognitif des informations ?
Robin traduisit rapidement la question et Boris acquiesça avant d'ajouter plusieurs phrases plus techniques. Robin resta silencieuse quelques instants pour remettre les idées dans le bon ordre.
Il dit que ce n'est pas une hallucination. Les données sensorielles existent toujours, mais il intervient au niveau... de ce qu'on pourrait appeler le filtrage perceptif. Le cerveau reçoit les bonnes informations, sauf qu'il les classe comme insignifiantes ou les interprète autrement. C'est pour ça qu'un garde peut regarder directement quelqu'un sans réaliser qu'il est là.
Donc il biaise les processus d'analyse du cortex... murmura Dustin, déjà absorbé par l'idée. Il ne crée rien, il détourne simplement les mécanismes d'interprétation. C'est beaucoup plus cohérent...
Robin acquiesça machinalement avant de traduire sa remarque à Boris, qui répondit presque aussitôt.
La conversation continua ainsi pendant plusieurs minutes. Robin passait d'une langue à l'autre avec une facilité devenue presque automatique, reformulant certains concepts lorsqu'ils n'avaient pas d'équivalent exact en anglais ou en français. Son cerveau faisait le travail presque tout seul, laissant une partie de son attention dériver ailleurs.
Ou plutôt... Vers Nancy.
Chaque fois qu'elle relevait les yeux, elle la retrouvait un peu en retrait, toujours silencieuse. Robin se surprenait à analyser le moindre de ses gestes, le moindre regard, cherchant désespérément un indice qui lui permettrait de savoir si la colère de la veille était passée ou si elle n'avait fait que se cacher derrière la fatigue.
Et pendant que Boris parlait, Robin cherchait toujours comment présenter des excuses qui ne se résumeraient pas à un simple « je suis désolée ». Elle avait l'impression que ces mots avaient perdu toute leur valeur à force de les répéter et qu'il lui faudrait trouver autre chose... encore fallait-il savoir quoi.
Les heures défilèrent sans que Robin ne s'en aperçoive. Entre les traductions, les questions de Dustin et les longues explications de Boris, elle finit par relever les yeux vers la fenêtre et constata avec surprise que l'après-midi touchait déjà à sa fin. Elle n'avait pratiquement rien avalé depuis son réveil. Quelques chips avaient circulé entre eux, quelqu'un avait ouvert un paquet de biscuits, mais rien qui puisse réellement lui remplir l'estomac.
Son ventre choisit ce moment précis pour protester bruyamment.
Dustin releva la tête de son ordinateur en riant. Je crois que ça répond à la question de savoir s'il est l'heure de manger.
Ils décidèrent finalement d'aller chercher de quoi manger. Boris et Nina, eux, devaient rester dans la chambre. Peu importe qu'ils soient sortis du laboratoire, il était encore trop risqué de les exposer inutilement. Ils ne savaient pas qui pouvait les reconnaître, qui pouvait travailler pour le laboratoire ou simplement remarquer quelque chose d'anormal.
J'y vais avec Robin, annonça Dustin en attrapant sa veste. On revient vite.
Robin releva les yeux vers Nancy presque malgré elle.
Elle ne s'était même pas rendu compte qu'elle attendait quelque chose jusqu'à ce que Dustin parle. Une simple phrase, peut-être. Un « j'y vais aussi ». Ou même juste un regard un peu plus appuyé qui lui aurait donné l'impression que, malgré la veille, malgré la peur et leur conversation, Nancy avait encore envie de rester près d'elle. Mais non.
Elle était toujours installée près de la fenêtre, son attention tournée vers l'extérieur, observant distraitement les mouvements dans la rue comme si elle cherchait à repérer quelque chose. Lorsque Dustin s'était levé en prenant sa veste, elle avait simplement levé les yeux vers eux quelques secondes avant de reporter son regard dehors.
Ce n'était probablement rien, Robin le savait.
Il n'y avait aucune raison particulière pour que Nancy intervienne. Dustin avait proposé d'y aller, et c'était logique. Il ne parlait pas russe, il avait besoin de Robin, et surtout, Nina et Boris ne pouvaient pas sortir de la chambre. La situation était simple.
La décision était pratique. Mais son cerveau, lui, n'avait visiblement pas envie de faire preuve de raison aujourd'hui. Il s'accrochait seulement à une idée :Elle aurait pu venir, elle ne l'a pas fait.
Robin sentit son ventre se contracter, et cette fois ce n'était plus seulement la faim qui lui donnait cette sensation désagréable. C'était idiot.
Nancy lui avait prouvé la veille exactement l'inverse. Elle avait passé la soirée collée contre elle, elle lui avait dit qu'elle avait eu peur, elle l'avait rassurée alors qu'elle aurait très bien pu rester en colère. Elle l'avait embrassée.
Elle n'avait pas disparu. Elle n'avait pas cessé de tenir à elle. Et pourtant, il avait suffi d'un simple silence pour que Robin recommence à chercher ce qu'elle avait fait de travers.
Robin ? La voix de Dustin la ramena brusquement à la réalité. Il lui adressa un regard curieux, mais ne posa pas plus de question.
Elle cligna des yeux, réalisant qu'elle était restée immobile au milieu de la pièce. Oui. Désolée.
Elle attrapa ses affaires avec un peu trop de précipitation et suivit Dustin hors de la chambre, en essayant de se convaincre qu'elle n'était pas en train de transformer une décision banale en catastrophe émotionnelle.
Plus tard :
Plus tard dans la soirée, ils reprirent la route en direction de la maison d'une connaissance de Dustin, un autre scientifique avec qui il échangeait régulièrement. Le trajet se fit presque entièrement de nuit, plus ils s'éloignaient du laboratoire, moins ils risquaient de croiser quelqu'un capable de reconnaître Boris ou Nina.
Depuis leur départ de l'hôtel, Nancy parlait peu. Elle s'était volontairement réfugiée dans le rôle qui lui convenait le mieux : observer, écouter, réfléchir.
Dustin discutait presque sans interruption avec Boris grâce aux traductions de Robin. Les conversations dérivaient rapidement vers des notions de neurologie, de physique ou de psychologie cognitive qui dépassaient un peut tout le monde. Nancy n'essayait même plus de suivre. Elle se contentait d'écouter distraitement quelques mots qui revenaient sans cesse avant de reporter son attention sur la route qui défilait derrière la vitre.
Elle avait adressé quelques phrases à Robin depuis le matin. C'était tout. Ce n'était pas parce qu'elle n'en avait pas envie. C'était surtout parce qu'elle ne savait toujours pas comment être avec elle.
Chaque fois qu'elle croisait son regard, elle revoyait les quatre-vingt-dix minutes passées à fixer ce bâtiment en s'imaginant le pire. La peur avait fini par laisser place à la colère, puis la colère s'était mélangée au soulagement lorsqu'elle avait enfin revu Robin sortir vivante.
Aucun de ces sentiments n'avait réellement disparu, alors elle gardait ses distances c'était plus simple. Enfin... elle essayait.
Parce que, malgré elle, son regard revenait régulièrement vers Robin. Elle vérifiait qu'elle allait bien, qu'elle mangeait, qu'elle ne semblait pas sur le point de s'effondrer après cette infiltration stressante. Chaque fois qu'elle la voyait rire discrètement à une remarque de Dustin ou chercher ses mots pendant une traduction, une partie d'elle avait envie de s'approcher. L'autre lui rappelait qu'elle était encore en colère contre elle.
Boris, lui, venait de bouleverser tous leurs plans. Il leur expliqua que le laboratoire dont il s'était échappé n'était pas le seul. Il en existait cinq, répartis dans différentes coin du pays. Un autre plus important encore, d'après ses explications, était installé beaucoup plus au sud.
Nancy sentit immédiatement une boule se former dans son ventre. Si plusieurs laboratoires travaillaient ensemble, la disparition de Boris ne resterait pas longtemps un problème local. Les informations circuleraient forcément d'un site à l'autre. Les descriptions, les photographies, les procédures de recherche... tout serait probablement partagé avant même le lever du jour.
Ils n'avaient plus seulement libéré un prisonnier, ils venaient d'alerter tout un réseau. Et cela signifiait une seule chose. Le plan qu'ils avaient construit jusque-là ne tenait déjà plus. Avant d'en imaginer un autre, il leur faudrait disparaître quelque temps. Faire profil bas et espérer que les laboratoires cherchent d'abord au mauvais endroit.
Lorsqu'ils arrivèrent finalement chez Vadim, le contact scientifique de Dustin, la fatigue accumulée depuis leur départ du laboratoire leur retomba dessus d'un seul coup. Vadim leur avait préparé une chambre pour la nuit et, pendant que Dustin discutait encore avec lui de sujets scientifiques qui dépassaient complètement Nancy, le reste du groupe s'endormit presque aussitôt.
Boris et Nina s'étaient pratiquement écroulés dans l'un des lits. Quelques minutes à peine après s'être allongés, leurs respirations étaient déjà devenues lentes et régulières.
Nancy et Robin s'installèrent dans le second lit avec seulement quelques mots échangés. La journée avait été longue et Nancy ne savait toujours pas comment agir avec elle. Elle avait essayé de rester distante, de se concentrer sur autre chose, mais elle n'y arrivait jamais vraiment. Son regard finissait toujours par revenir vers Robin, simplement pour vérifier qu'elle était là, qu'elle allait bien, qu'elle parlait et qu'elle souriait encore. Ce n'était pas uniquement de la colère qu'elle ressentait. C'était un mélange difficile à gérer entre la peur qu'elle avait eue, l'envie de lui reprocher de l'avoir laissée sans nouvelles et ce besoin constant d'être près d'elle.
Robin éteignit la lumière. Comme la veille, l'obscurité rendit immédiatement plus difficile la distance que Nancy avait essayé de garder toute la journée.
Quelques secondes passèrent à peine avant qu'elle ne se rapproche d'elle sans même y réfléchir. Elle vint se blottir contre Robin, retrouvant presque instinctivement cette place qu'elle avait occupée la veille, jusqu'à se retrouver appuyée contre elle, la tête posée contre son épaule et une partie de son corps contre le sien.
Nancy ne chercha pas à parler. Elle avait passé la journée à essayer de contrôler ce qu'elle ressentait, à se convaincre qu'elle pouvait rester raisonnable, mais dans le noir il ne restait plus grand-chose pour détourner son attention. Elle avait simplement besoin de sentir Robin sous ses doigts, sa respiration contre elle, la chaleur de son corps, quelque chose de réel qui lui rappelait qu'elle était bien revenue.
Robin passa doucement un bras sous la tête de Nancy pour ajuster sa position. Elle cherchait probablement simplement à être plus à l'aise, mais son mouvement s'arrêta brusquement. Nance... ?
Sa voix avait changé. Ce n'était pas de la peur, plutôt une hésitation prudente qui fit immédiatement comprendre à Nancy ce qu'elle venait de sentir. L'arme.
Pendant quelques secondes, Nancy resta immobile, le cœur légèrement serré. Elle connaissait Robin. Elle savait qu'elle ne paniquerait pas à cause de l'arme en elle-même. Elles en avaient déjà parlé. Robin savait qu'elle avait dormi avec un pistolet sous son oreiller pendant des années, jusqu'à ce que David refuse catégoriquement qu'elle continue après la naissance de Dan.
Elle savait aussi que Nancy avait arrêté.
Alors forcément, la première pensée de Nancy fut que Robin allait se demander pourquoi elle recommençait maintenant. Pourquoi, alors qu'elle avait passé la veille à se calmer simplement en restant contre elle, alors qu'elle avait eu besoin de sa présence plus que de n'importe quoi d'autre, elle ressentait à nouveau le besoin d'avoir une arme à portée de main.
Une partie d'elle craignait même que Robin pense qu'elle ne suffisait pas. L'idée lui serra immédiatement la poitrine.
Ce n'était pourtant pas ça. Ce n'avait jamais été ça. Nancy avait besoin de Robin, plus qu'elle n'aurait probablement dû l'admettre. Sa présence avait été la seule chose capable de faire redescendre la peur qui l'avait envahie devant le laboratoire. Mais ils étaient dans un pays qu'ils connaissaient à peine, poursuivis par des agents russes, après avoir infiltré un laboratoire secret et fait sortir quelqu'un qui était retenu prisonnier.
Elle avait simplement besoin d'avoir l'impression de contrôler quelque chose. N'importe quoi. Et, pour l'instant, c'était tout ce qu'il lui restait. Son ventre se noua légèrement. Elle n'avait pas envie d'entendre une quelconque déception dans la voix de Robin, ni même de devoir expliquer quelque chose qu'elle n'arrivait pas encore totalement à comprendre elle-même.
Robin se réajusta finalement contre elle, resserrant doucement son bras autour de Nancy sans faire de remarque immédiate.
Je suis désolée, souffla Nancy. Les mots sortirent presque malgré elle. Je...Elle s'interrompit. Elle ne savait même pas vraiment de quoi elle s'excusait exactement. D'avoir peur ? D'avoir besoin de ça ? D'être incapable de simplement passer à autre chose ?
Elle se débattait déjà avec trop de choses à la fois : la colère qu'elle ressentait encore, la peur qu'elle avait eue, cette envie constante de garder Robin près d'elle et, en même temps, celle de fuir tout ce que cette proximité réveillait en elle.
Elle ne voulait pas fuir Robin. Jamais. Elle voulait seulement fuir cette sensation de panique qui revenait chaque fois qu'elle imaginait pouvoir la perdre.
Après quelques secondes de silence, Robin souffla doucement. Je comprends.
Nancy resta immobile, attendant presque malgré elle une suite, un reproche, quelque chose qui confirmerait qu'elle avait raison de s'inquiéter.
Mais Robin se contenta de bouger légèrement la tête contre elle. Par contre... j'espère que tu as pensé à mettre le cran de sécurité.
Nancy fronça légèrement les sourcils dans le noir. Robin...
Quoi ? Je dis juste que si je dois mourir après tout ça, j'aimerais éviter que ce soit de la façon la plus absurde possible. J'ai déjà assez de problèmes avec ma coordination, je n'ai pas besoin que mon propre camp décide de m'éliminer.
Malgré elle, Nancy sentit un léger sourire lui échapper.
C'était exactement le genre de remarque absurde que Robin faisait lorsqu'elle cherchait à rendre une situation moins lourde. Elle ne se moquait pas de ce que Nancy ressentait, elle essayait simplement de lui faire reprendre un peu d'air.
Et, malgré elle, Nancy sentit une partie de la tension retomber. Elle avait attendu un reproche, une remarque, quelque chose qui lui ferait comprendre qu'elle avait encore fait quelque chose de mal. Pas parce que Robin lui avait déjà donné une raison de penser ça, mais parce qu'elle avait pris l'habitude de toujours se préparer au pire.
Pourtant, Robin n'était pas comme ça. Elle ne la jugeait pas, ne cherchait pas à lui expliquer qu'elle exagérait. Elle acceptait simplement ce qu'elle ressentait, même quand Nancy avait elle-même du mal à le comprendre.
Et ça lui faisait du bien de se rappeler qu'elles pouvaient traverser des moments compliqués sans que tout s'effondre. Elles pouvaient avoir peur, se disputer, ne pas toujours savoir quoi faire... et malgré tout rester là, ensemble.
Avec Robin toujours contre elle, Nancy sentit enfin ses épaules se détendre un peu.
