Chapter Text
Au début, Madelyne avait décidé que ce n'était "rien". Elle s'était réveillée avec un léger mal au ventre. Bon. Ça arrivait.
Elle avait la tête un peu lourde aussi. Bon. Elle dormirait plus tard.
Elle avait vomi juste après le petit-déjeuner. Bon… c'était sûrement les raviolis de la veille.
Quand Chloé lui demanda si ça allait, Madelyne haussa les épaules.
— Ouais.
Puis elle partit bricoler un piège derrière l'abri. Enfin... "bricoler". Charles la retrouva vingt minutes plus tard assise par terre devant les morceaux de fil de fer, sans avoir touché à un seul.
— Alors ?
— Je réfléchis.
— Depuis vingt minutes ?
— C'est une longue réflexion.
Charles fronça les sourcils, se doutant de quelque chose, il faut dire que Madelyne était étrange.
Le soir, elle ne termina pas son repas, Madelyne, qui aurait vendu Charles contre une boîte de raviolis. Elle regarda sa boîte quelques secondes avant de la repousser.
— Ça me donne envie de vomir.
Le silence tomba immédiatement. Charles leva la tête.
— Répète.
— J'ai mal au ventre…
Mathias releva brusquement la tête.
— Depuis quand ?
— Depuis tout à l’heure.
— “Tout à l’heure” quand ? demanda Mathias, déjà plus sérieux.
Madelyne haussa les épaules.
— Depuis ce matin.
— Ce matin ? répéta Charles, la voix montant d’un cran. Et tu nous dis ça que maintenant ?
— Parce que c’était pas important.
— Pas important ?!
— Charles-
— Tu as le ventre qui te fait mal depuis ce matin et tu t’es pas dit qu’il fallait nous le dire ?
Madelyne leva les yeux au ciel. Mathias s'accroupit devant elle.
— Tu peux ouvrir la bouche ?
— Pourquoi ?
— Parce que je te le demande.
Elle soupira aussi dramatiquement qu'une enfant de douze ans le peut.
— Vous êtes pénibles...
Elle obéit quand même. Mathias l'examina rapidement : fièvre, crampes, vomissements. Le diagnostic ne prit pas longtemps.
— Tu as une gastro.
Madelyne haussa les épaules.
— C'est nul comme nom.
— Je suis d'accord.
— Donc je peux y aller maintenant que tu as fini ?
— Mad...
— Bon.
Elle croisa les bras.
— Je vais mourir d'ennui avant la gastro.
Charles croisa aussi les siens.
— Si tu bouges de ce canapé, c'est moi qui te tue.
Mathias leva un doigt.
— Techniquement-
— Mathias.
— Je me tais.
— — —
Au début, personne ne s'inquiéta vraiment. Une gastro, ça arrivait. Mathias lui faisait boire de petites gorgées d'eau, Julie lui préparait des bouillons avec ce qu’ils avaient, Chloé restait avec elle quand Charles devait aller quelque part, Romain racontait volontairement des histoires stupides juste pour lui arracher un sourire, même Nathan passait parfois devant la porte pour vérifier discrètement si elle avait besoin de quelque chose.
Madelyne, elle, râlait.
— Vous êtes tous chiants.
— Merci, répondit Julie.
— Je suis sérieuse.
— Nous aussi.
— — —
Le troisième jour, Mathias commença à avoir l’air plus inquiet. Madelyne n'avait presque rien gardé depuis la veille. Chaque verre d'eau finissait par ressortir, le peu de bouillon qu'elle avalait aussi. Elle avait arrêté de râler, et ça c'était mauvais signe.
Charles entra dans la pièce avec une tasse.
— Tiens.
Madelyne détourna simplement la tête.
— J'ai pas faim.
— Je m'en fous.
— Ça va ressortir.
Mathias leva doucement les yeux, il savait qu'elle avait raison. Charles posa quand même la tasse.
— Tu bois.
Elle secoua faiblement la tête.
— J'peux pas...
Sa voix était si faible que Charles sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Le soir, Mathias vérifia une nouvelle fois ses signes vitaux. Puis il resta silencieux, trop silencieux. Charles remarqua immédiatement.
— Quoi ?
— Rien.
— Mathias.
— ...
— Mathias.
Le médecin souffla.
— Elle se déshydrate trop.
Charles pâlit.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire qu'il faut réussir à lui faire boire quelque chose.
— Et si on n'y arrive pas ?
Mathias ne répondit pas tout de suite. Ce silence fut largement suffisant.
— — —
Le lendemain Charles était insupportable.
— Mad.
— ...
— Bois.
— ...
— Une gorgée.
— ...
— Madelyne.
— J'ai envie de dormir...
— Tu dormiras après.
— Charles...
— Bois.
Elle prit une minuscule gorgée. Quelques minutes plus tard, elle vomit encore.
Charles lâcha un juron.
— Putain...
Madelyne baissa les yeux.
— Désolée...
— T'as pas à être désolée.
Il parlait plus fort que nécessaire, parce qu'il avait peur. Charles ne savait jamais quoi faire de sa peur, alors il la transformait en colère.
Chloé le rejoignit dehors quelques minutes plus tard.
— Tu vas arrêter.
— Arrêter quoi ?
— Ça.
— Ça quoi ?
Elle croisa les bras.
— D’agir comme si elle allait mourir.
Charles ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à dire. Il fronça les sourcils.
— Tu lui fais peur.
— N'importe quoi.
— Charles.
Chloé soupira.
— Elle croit qu'elle est en train de mourir.
Le silence tomba. Charles sentit son estomac se nouer.
— Elle a dit ça ?
— Elle me l'a demandé hier soir.
— — —
Le soir précédent Chloé s'était assise au bord du lit.
Madelyne avait regardé le plafond.
— Chloé…
— Qu'est-ce qu'il y a, Maddy ?
Madelyne avait évité son regard, trifouillant nerveusement le bord de la couverture.
— ...
— Maddy ?
Elle avait parlé très doucement, presque honteusement.
— Je vais mourir ?
Le cœur de Chloé s'était serré, elle avait immédiatement répondu :
— Non.
— On meurt pas d'une gastro ?
— Pas normalement.
— Mais là, c'est pas normal. Pas vrai…?
Le silence avait duré quelques secondes.
— Mathias fait tout ce qu'il peut.
— C'est pas une réponse.
Chloé lui avait prit doucement la main.
— Tu ne vas pas mourir.
Madelyne avait inspiré lentement.
— Charles croit que si.
Chloé avait eut un petit sourire triste.
— Charles croit que tu vas mourir dès que tu éternues.
Un très faible rire avait échappé à Madelyne.
— C'est vrai...
— Il est catastrophique.
— Il m'énerve.
— Lui aussi il s'énerve.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il a peur.
Madelyne avait fermé les yeux.
— Moi aussi j’ai peur.
Chloé avait senti les larmes lui monter, mais aucune n'avait coulé, pas à ce moment-là, surtout pas devant Madelyne. Elle avait prit doucement sa main.
— Tu sais ce qui est le plus énervant chez toi ?
Madelyne avait cligné des yeux.
— Quoi ?
— Tu survis à tout.
Un sourire, très petit, mais présent.
— Tu tombes des arbres, tu te bats contre des infectés, tu manges des trucs dont je suis certaine qu'ils sont périmés depuis dix ans… Alors une gastro ? Aucune chance.
— — —
Les jours continuèrent de passer, et rien ne s'améliorait. Julie et Romain fouillaient toutes les pharmacies qu'ils trouvaient. Nathan partait seul pendant des heures. Ils revenaient avec bouteilles d'eau, conserves, couvertures. Mais jamais rien qui puisse réellement aider.
— Il faudrait une perfusion…, murmura Mathias un soir.
Charles releva immédiatement la tête.
— Alors va en chercher une.
— Charles-
— Va en chercher une !
— Je ne peux pas faire apparaître du matériel médical par miracle !
— T’es médecin !
— Je suis médecin, pas magicien !
Chloé posa une main sur l’avant-bras de Charles avant qu’il ne commence à tourner en rond pour de bon.
— On a déjà envoyé Julie, Romain et Nathan fouiller les environs.
— Je sais.
— On fait ce qu’on peut.
Charles passa une main nerveuse sur son visage.
— C’est pas assez.
Personne ne répondit, parce qu’il avait raison.
— — —
Nathan partit avant le lever du soleil sans dire un mot, comme d'habitude.
La journée passa, puis la nuit commença à tomber. Julie regardait régulièrement dehors.
— Il est en retard.
Personne ne répondit. Puis… La porte s'ouvrit. Nathan entra : il était couvert de sang, ses vêtements étaient déchirés, une coupure sur la joue. Romain se leva d'un bond.
— Putain Nathan-
Nathan ne dit rien, il traversa simplement la pièce jusqu'à Mathias. Puis posa un vieux sac médical sur la table.
Mathias l'ouvrit. Des antibiotiques, des antidouleurs, des pansements, des médicaments contre les nausées, contre les diarrhées. Il fouillait de plus en plus vite. Puis il s'immobilisa. Au fond du sac, quelques sachets. Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu'il les prit.
— Des sels de réhydratation...
Sa voix n'était plus qu'un souffle. Charles leva brusquement la tête.
— Ça peut marcher ?
Mathias hocha lentement la tête.
— Oui...
Il regarda Nathan.
— Où est-ce que t'as trouvé ça ?
Nathan baissa les yeux vers le sang qui maculait ses manches. Puis haussa simplement les épaules. Il n'avait rien besoin de dire, personne ne posa d'autre question.
Chloé ferma les yeux un bref instant.
— Bon sang…
Charles posa une main sur son épaule en passant. Juste une seconde. C'était sa manière de dire merci. Nathan resta immobile une seconde puis alla se changer et rincer le sang.
Mathias prépara la solution puis revint auprès de Madelyne.
— Mad...
Elle ouvrit difficilement les yeux.
— J'ai trouvé quelque chose.
Elle le regarda sans vraiment comprendre.
— Il va falloir boire.
— Encore...
— Encore.
Elle grimaça.
— J'peux pas...
Mathias s'assit à côté d'elle.
— Je sais.
Il lui tendit la tasse.
— Mais cette fois... il faut vraiment essayer.
Madelyne fit une moue dégoûtée.
— C’est… vraiment infect.
Charles était debout juste derrière lui. Les bras croisés si fort que ses jointures étaient blanches. Il ne disait rien, pour la première fois depuis des jours.
Alors, quand Madelyne réussit enfin à avaler quelques petites gorgées sans les rejeter immédiatement, Charles ferma discrètement les yeux. Personne ne remarqua le souffle tremblant qui lui échappa. Sauf Mathias, qui, sans rien dire, glissa sa main dans la sienne une seconde.
— — —
Après plusieurs heures, Madelyne n’avait toujours pas vomit. Au fil des heures, Mathias lui fit donc reprendre quelques gorgées régulièrement. Très peu, mais souvent.
Cette fois, son corps les acceptait : ses lèvres n'étaient plus aussi sèches, ses mains restaient froides, mais moins qu'avant, et surtout… elle recommençait à râler. Pour Mathias, c'était probablement le meilleur signe clinique de la journée.
Il ouvrit ensuite la trousse que Nathan avait rapportée et en sortit une plaquette. Charles leva immédiatement la tête.
— C’est quoi ?
— Antiémétique.
— En français.
— Anti-vomitif.
— Ah.
Mathias continua de fouiller.
— Et ça…
Il prit une autre boîte.
— Antipyrétique.
Charles soupira.
— En français aussi.
— Pour faire baisser la fièvre.
— Tu fais exprès d'utiliser des mots compliqués.
— C'est mon métier.
— Ton métier, c'était le cerveau.
— Pour être neurochirurgien, il fallait faire des études de médecine, Charles.
Charles ouvrit la bouche et la referma.
— J'aime pas quand t'as raison.
Mathias écrasa les comprimés avec un peu d'eau pour que Madelyne puisse les prendre plus facilement. Elle grimaça de nouveau.
— Encore un truc dégueu…
— Oui.
— Vous m'aimez vraiment pas.
— Au contraire, répondit Mathias avec douceur.
Elle avala difficilement le mélange.
— Berk...
Charles lui tendit aussitôt sa gourde.
— Bois.
Elle obéit sans protester.
En fin d'après-midi, quelqu'un frappa doucement à la porte. Nathan. Il resta quelques secondes sans entrer, comme s'il ne voulait pas déranger. Madelyne leva les yeux.
— Salut.
Il hocha légèrement la tête.
— Salut.
Un silence, puis il s'approcha de la couchette.
— Ça va...
Il chercha ses mots.
— … un peu mieux ?
Madelyne réfléchit sérieusement.
— J'ai toujours l'impression que mon ventre veut divorcer du reste de mon corps. Mais je vomit plus.
Nathan resta parfaitement impassible.
— Donc… un peu mieux.
— Ouais.
Elle regarda les sachets de réhydratation posés sur la table, puis releva les yeux vers lui.
— C'est toi qui les as trouvés ?
Nathan resta silencieux une seconde, puis il hocha simplement la tête. Madelyne, elle, hésita. Les remerciements n'avaient jamais été son fort.
— C'était gentil.
Nathan sembla presque surpris, comme s'il ne s'attendait pas à entendre ça. Il secoua doucement la tête.
— C'était normal.
— Pas vraiment.
Elle releva les yeux vers lui.
— T'es parti toute la journée.
Nathan haussa légèrement les épaules.
— Ça valait le coup.
Un petit silence s'installa. Madelyne observa le sang encore séché sur ses manches. Elle n'était pas stupide, mais elle ne posa aucune question, parce qu'elle connaissait déjà la réponse. À la place, elle attrapa doucement sa main.
— Merci.
— Recommence pas, souffla-t-il.
— — —
Le soir, quand tout le monde était parti se coucher et qu’il ne restait que Charles et Mathias. Juste avant de s'endormir, Madelyne murmura d'une voix presque inaudible :
— J'ai faim…
Charles eut un sourire. Un vrai. Le premier depuis le début de sa maladie.
— Ça, c'est ma Mad.
Mathias eut un petit rire.
— Demain, si tout va bien, on essayera quelque chose de léger.
Madelyne ouvrit un œil.
— Des raviolis ?
— Certainement pas.
— C'est nul…
Elle se rendormit avant même d'avoir terminé sa phrase. Charles resta quelques secondes à la regarder respirer, puis il remonta doucement la couverture jusqu'à son menton.
Mathias passa une main dans son dos en souriant.
— Tu peux arrêter de la surveiller toutes les trente secondes.
Charles ne détourna pas les yeux.
— Non.
— Elle va s'en sortir.
— Je sais.
— Alors viens dormir.
Charles regarda encore une fois la petite silhouette roulée sous les couvertures. Puis il souffla doucement :
— Dans cinq minutes.
Mathias sourit. Ils savaient tous les deux que ce serait plutôt quinze, mais Mathias resta à ses côtés jusqu'à ce que Charles soit prêt à aller au lit
