Chapter Text
Poudlard n'avait jamais été silencieux. Même la nuit, les portraits murmuraient, les escaliers grinçaient, les fantômes traversaient les murs avec ce froissement particulier qui ressemblait à un soupir. Il y avait toujours quelque chose qui vivait, quelque part, dans les pierres du château.
Harry Potter, lui, avait appris à faire le contraire.
Ce n'était pas une décision. C'était plus ancien que ça, plus profond, quelque chose qui s'était installé bien avant Poudlard, bien avant la magie, dans les os d'un enfant qui avait compris très tôt qu'exister trop fort coûtait cher. Alors il s'était fait petit. Pas de façon spectaculaire. Juste... progressivement. Comme une flamme qu'on ne souffle pas mais qu'on prive d'air.
Ses camarades ne le remarquaient pas. Pourquoi l'auraient-ils fait ? Harry Potter était là, comme toujours. Assis à sa place au petit-déjeuner, les coudes sur la table, les yeux quelque part entre son assiette et le milieu de nulle part. Présent. Fonctionnel. Le genre de présence qui rassure sans qu'on ait besoin de la regarder vraiment.
Son assiette restait presque pleine.
Hermione posa sa fourchette, les yeux encore fixés sur le livre ouvert à côté de son jus de pomme. "Tu as fini le devoir de Professeur Snape ?" demanda-t-elle, sans lever la tête.
Harry regarda son assiette. "Pas encore." Il murmure.
"Il faut vraiment que tu t'y mettes, Harry." Elle tourna une page. "Moi j'en suis à la troisième rédaction. La première était trop courte, la deuxième manquait de précision sur les propriétés de la bézoard, alors..."
Harry hocha la tête. Il n'avait pas besoin d'écouter la suite pour savoir comment la phrase se terminerait. Il connaissait le rythme par coeur maintenant, la façon dont une conversation pouvait partir d'une question qui le concernait et atterrir, en moins de trente secondes, sur un territoire qui n'avait plus rien à voir avec lui. Ce n'était pas de la malveillance, à proprement dit. C'était juste Hermione. Il prit une gorgée de pumpkin juice et regarda la flamme d'une bougie vaciller au souffle d'un courant d'air invisible.
Ron arriva en glissant sur le banc avec l'énergie bruyante de quelqu'un qui venait d'avoir une bonne nouvelle. "Vous savez ce que McLaggen m'a dit ce matin ?" Il attrapa trois toasts d'un coup. "Il paraît que Wood a dit à quelqu'un que la stratégie qu'on a utilisée contre Poufsouffle l'année dernière était brillante. Enfin, il a dit qu'elle venait de Harry au départ, mais bon, c'est moi qui l'ai adaptée sur le terrain, donc..."
Harry ne dit rien.
Ron continuait, la bouche à moitié pleine. "Et puis franchement, cette année l'équipe est meilleure qu'avant. J'ai parlé à Ginny, elle pense que j'ai le niveau pour être capitaine l'année prochaine, et..."
Hermione leva les yeux de son livre le temps de sourire à Ron, puis les rabaissa. Ron continuait de parler. Harry prit une petite bouchée de toast qu'il mangea très lentement, prenant son temps pour mâcher.
Il avait essayé, ce matin-là. Pas de façon dramatique. Juste, avant que Ron arrive, il avait ouvert la bouche et il avait dit à Hermione qu'il ne dormait pas très bien ces derniers temps. C'était tout. Sept mots. Le minimum syndical d'une confidence. Juste un petit essai.
Hermione avait dit "Hmm" en tournant une page, puis avait enchaîné sur le fait que le stress des examens de mi-trimestre perturbait les cycles de sommeil et qu'elle avait justement lu un article là-dessus dans "Un cerveau sain pour un sorcier accompli" et que Harry devrait vraiment s'organiser mieux pour les révisions parce que le stress venait souvent d'une mauvaise gestion du temps et...
Il avait arrêté d'écouter à peu près à ce moment-là.
La grande salle était pleine et bruyante comme elle l'était toujours, et Harry Potter était assis au milieu d'elle comme un objet qu'on aurait oublié là, silencieux et dans la lune.
Plus tard ce matin-là, dans le couloir après Métamorphose, il avait tenté autre chose avec Ron. Rien de précis. Il avait juste dit qu'il se sentait un peu bizarre en ce moment, tu vois, un peu...
Ron l'avait regardé avec cet air légèrement impatient qu'il prenait parfois. "T'exagères comme d'hab, Harry. T'as tu-sais-qui dans la tête et t'arrives quand même à survivre à tout, un peu de fatigue ça va pas te tuer." Il avait ri de sa propre formulation. "Sans jeu de mots."
Puis Seamus avait appelé Ron depuis l'autre bout du couloir et Ron était parti avec un "à plus" lancé par-dessus l'épaule, et Harry était resté dans le couloir, pensif. Le couloir se remplit de gens qui passaient autour de lui, et il se dit que c'est peut-être une bonne chose qu'il n'ait pas dit quelque chose de plus important.
Luna Lovegood l'avait croisé près du lac, deux jours avant. Elle marchait pieds nus malgré le froid de fin octobre, ses chaussures tenues négligemment dans une main, ses yeux grands et clairs fixés sur quelque chose que Harry ne voyait pas.
Elle s'était assise à côté de lui sans demander, ce qui était exactement la façon dont Harry avait besoin qu'on s'assoie à côté de lui.
Ils étaient restés un moment sans parler. C'était une des choses que Harry aimait chez Luna. Le silence avec elle n'était pas un vide à remplir. C'était juste du silence.
"Les Murlaps," dit-elle finalement, comme si elle reprenait une conversation commencée bien plus tôt, "font quelque chose d'intéressant quand ils sentent le danger. Ils se contractent complètement. De l'extérieur on dirait qu'ils ont disparu." Elle regardait la surface du lac. "Les gens croient souvent qu'ils sont morts. Mais ils sont juste ailleurs. À l'intérieur."
Harry ne répondit pas.
Luna tourna la tête vers lui et lui sourit, de ce sourire qui ne demandait rien. Puis elle remit ses chaussures, se leva, et repartit dans la direction d'où elle était venue.
Harry regarda le lac encore un long moment.
Ron et Hermione s'étaient éclipsés après le dîner du mardi. Pas discrètement, pas avec une explication. Hermione avait dit qu'elle devait aller à la bibliothèque et Ron avait dit qu'il l'accompagnait, et quelque chose dans la façon dont il avait dit ça, avec ce sourire particulier, indiquait clairement que la bibliothèque n'était pas vraiment le sujet.
Harry avait dit "bonne soirée" et personne n'avait répondu parce qu'ils étaient déjà en train de partir.
Il était remonté dans sa chambre. Individuelle, comme celle de tous les élèves de cinquième année, avec la petite salle de bain attenante dont la fenêtre donnait sur la forêt. Il s'était assis sur le bord de son lit et avait regardé ses mains un moment.
Dehors, Poudlard continuait de vivre.
Lui, il attendait. Que quelque chose passe, peut-être. Que le bruit rentre dans un ordre qu'il pouvait supporter. Il s'allongea sur son lit tout habillé et fixa le plafond de pierre jusqu'à ce que ses yeux deviennent beaucoup trop lourds pour les garder ouverts.
Le lendemain matin, Luna l'attendait dans le couloir près de la salle de Botanique, comme si elle avait su qu'il passerait par là.
"Tu as l'air d'un Glumbumble," dit-elle en emboîtant le pas à côté de lui.
Harry la regarda de côté. "C'est quoi un Glumbumble ?"
"Une créature qui sécrète une substance qui induit la mélancolie. Les Moldus en mettent parfois dans le miel sans le savoir." Elle réfléchit. "Enfin, Papa pense que ça explique beaucoup de choses sur l'état du monde en général."
Harry ne put s'empêcher d'esquisser quelque chose qui ressemblait presque à un sourire. "Je ne secrète rien."
"Non," dit Luna simplement. "Toi tu absorbes."
Elle tourna dans un couloir différent et disparut avant qu'il puisse répondre. Harry s'arrêta une seconde. Puis il continua à marcher.
Ce fut un mercredi, ou peut-être un mardi, les jours avaient cette façon de se ressembler depuis quelques semaines.
Trois élèves sans visages mémorables, le genre qu'on oublie aussitôt qu'on a tourné le dos, debout dans le couloir du troisième étage avec quelque chose dans les mains. Harry reconnut d'abord le rire, ce rire particulier qui ne présage rien de bon. Puis il reconnut Luna, debout face à eux, les mains dans le vide, les yeux fixés sur ce qu'ils lui avaient pris.
Son carnet. Celui qu'elle portait toujours, couvert de ses dessins à l'encre de couleurs improbables.
Harry s'arrêta.
Quelque chose changea en lui, une chose rapide et nette comme une allumette qu'on craque dans l'obscurité. Il traversa le couloir et se planta entre Luna et les trois élèves avec une économie de mouvement qui n'avait rien de théâtral. Juste une présence soudaine, là où il n'y en avait pas.
"Hé ! Rendez-lui ça."
Sa voix était différente. Pas plus forte. Juste tranchante d'une façon qui n'existait plus dans ses conversations ordinaires, dans ses repas silencieux, dans ses tentatives avortées de dire quelque chose à quelqu'un. Là elle existait, pleinement, et les trois élèves le sentirent avant même de le regarder vraiment.
"On faisait que..."
"Je sais très bien ce que vous faisiez." Harry ne bougea pas. Il les regarda l'un après l'autre, lentement, avec ce regard autoritaire qui oblige le respect et l'obéissance. "Rendez-lui son carnet. Maintenant."
Le carnet changea de mains. Les trois élèves partirent sans demander leur reste.
Harry se retourna vers Luna. Elle tenait le carnet contre sa poitrine et le regardait avec ses grands yeux clairs, sans surprise particulière, comme si elle avait simplement attendu qu'il arrive.
"Merci," dit-elle.
"C'est rien."
Luna inclina légèrement la tête. "Tu sais, les Nargles volent souvent les choses auxquelles on tient. Mais parfois c'est juste des gens ordinaires qui ont peur de ce qu'ils ne comprennent pas."
Harry répondit en esquissant un petit sourire à Luna. Il resta à côté d'elle jusqu'au prochain couloir, et quelque chose dans sa façon de marcher était un peu moins mécanique qu'avant.
Puis il tourna dans la direction de sa prochaine classe, et l'allumette s'éteignit aussi vite qu'elle s'était craquée.
Le cours de Métamorphose du jeudi matin avait pour sujet les illusions, ou plus précisément, la façon dont la forme extérieure d'une chose pouvait ne rien dire de sa nature réelle. McGonagall expliquait cela avec sa précision habituelle, debout devant le tableau, la voix posée et nette comme toujours, et la salle l'écoutait avec le degré d'attention variable qu'on accorde aux choses qu'on croit comprendre avant même qu'elles soient dites.
Harry n'écoutait pas.
Il était assis à sa place habituelle, le dos droit par habitude plutôt que par intention, les yeux quelque part entre le tableau et un point qui n'existait pas. Son carnet de notes était ouvert devant lui. La page était vide. Hermione, à sa gauche, prenait des notes avec cette application totale qui lui faisait légèrement pencher la tête sur le côté. Ron, à sa droite, copiait sur Hermione avec la discrétion approximative de quelqu'un qui n'a pas vraiment décidé de se cacher.
Harry regardait sa page blanche.
De l'autre côté de la salle, à la table des Serpentards, Pansy Parkinson pencha la tête vers Blaise Zabini et murmura quelque chose du coin de la bouche, les yeux toujours dirigés vers le tableau avec une innocence parfaitement calculée. Zabini réprima un sourire, les épaules légèrement secouées d'un rire silencieux, le genre de rire qu'on retient juste assez pour qu'il soit encore plus évident.
McGonagall ne leva pas les yeux de son tableau. "Cinq points de moins pour Serpentard si la conversation privée de Mademoiselle Parkinson s'avère plus intéressante que mon cours."
Pansy redressa la tête avec une expression offensée qui ne convaint personne. Zabini regardait désormais le plafond en essayant de controler son envie de rire.
Et Draco Malfoy, assis à la droite de Zabini, ne souriait pas. Il prennait des notes proprement, sérieusement, concentré. Il écrivait sans lever les yeux. Sa plume traçait des lignes précises sur le parchemin, et rien dans sa posture ne trahissait autre chose que quelqu'un en train de faire exactement ce qu'il était censé faire.
Harry, lui, n'avait pas écrit un seul mot.
McGonagall continuait. "Une illusion parfaite ne se distingue pas de la réalité par son apparence. Elle se distingue par ce qu'elle ne peut pas reproduire. La texture. Le poids. La façon dont elle réagit quand on la touche vraiment."
Harry regarda ses mains posées à plat sur la page vide.
McGonagall congédia la classe avec ses instructions habituelles, nettes et sans appel, et la salle se vida dans ce bruit particulier de fin de cours, le raclement des chaises, le froissement des parchemins qu'on roule trop vite, les conversations qui reprennent là où elles s'étaient interrompues.
Harry rangea sa page blanche sans la regarder.
Draco ramassa ses affaires. Pansy était déjà debout, un commentaire à mi-voix pour Blaise sur la qualité discutable des exemples choisis par McGonagall pour illustrer son cours. Blaise répondit quelque chose de bref qui la fit lever les yeux au ciel avec une satisfaction évidente. Draco glissa son parchemin dans son sac, vérifia machinalement, referma.
Ils partirent sans se presser.
Les couloirs de fin d'après-midi avaient cette lumière particulière de fin octobre, orange et basse, qui entrait en biais par les hautes fenêtres et faisait de longues ombres sur la pierre. Pansy parlait. Blaise répondait par intermittence. Draco marchait entre eux avec désinvolture et élégance.
La journée avait été ordinaire.
Ils se séparèrent au couloir du dortoir, chacun dans sa chambre, avec le temps qu'il restait avant le dîner. Draco posa son sac sur son bureau, défit les attaches, commença à sortir ses affaires. Son parchemin de Métamorphose. Son livre de Potions. Son carnet de notes personnel, celui qu'il gardait pour ses propres observations.
Il chercha sa plume.
Elle n'était pas là.
Il vida méthodiquement les poches intérieures de son sac, puis les extérieures, puis vérifia entre les pages du carnet au cas où elle y aurait glissé. Rien. Il se redressa et réfléchit une seconde, les yeux au plafond, refaisant mentalement le chemin de sa journée.
La salle de Métamorphose.
Il l'avait posée sur le bord de sa table pendant que McGonagall répondait au dernières questions sur le cours, et il ne l'avait pas reprise en rangeant. Il en était presque certain maintenant.
Il sortit de sa chambre et trouva Pansy et Blaise dans le couloir commun, déjà prêts pour le dîner. "Allez-y," dit-il avec ce ton légèrement agacé qu'il réservait aux contrariétés mineures. "J'ai oublié quelque chose en cours. Je vous rejoins."
Pansy leva un sourcil. "Ta plume ?"
"Évidemment." Il soupira.
Elle eut un petit sourire qui signifiait clairement qu'elle notait l'information pour s'en servir plus tard. Blaise ne dit rien, ce qui était sa façon habituelle d'être amusé. Draco repartit dans le couloir sans attendre.
Les salles de classe étaient vides à cette heure-là. Les cours étaient finis depuis presque une heure, les élèves dispersés vers les dortoirs ou le Grand Hall, et les couloirs avaient retrouvé ce silence particulier des espaces qu'on traverse sans s'y arrêter. Draco marchait vite, légèrement agacé par lui-même, déjà en train de penser à autre chose.
Il poussa la porte de la salle de Métamorphose.
Elle n'était pas fermée à clef. La lumière du dehors entrait encore par les fenêtres, mais basse maintenant, presque épuisée, teintant les pupitres et les chaises d'une couleur entre l'orange et le gris. Draco traversa la salle sans allumer, il connaissait la disposition par coeur, et se dirigea directement vers la table des Serpentards, à droite au fond.
Sa plume était là, exactement où il l'avait laissée.
Il la prit, la glissa dans sa poche, et se retourna pour repartir.
C'est là qu'il le vit.
Ou plutôt, c'est là qu'il faillit ne pas le voir. Parce que Harry Potter n'occupait aucun espace visible, aucun espace qu'on aurait naturellement cherché du regard. Il était dans l'angle le plus sombre de la salle, là où la lumière n'atteignait presque plus, là où personne ne s'installe jamais parce que personne n'en a l'idée. Recroquevillé par terre, dos au mur, genoux ramenés contre la poitrine, la tête posée sur ses bras croisés.
Draco s'arrêta.
Son premier réflexe fut de penser qu'il s'était trompé, que ce n'était pas Potter, que Potter n'avait aucune raison d'être assis par terre dans l'angle d'une salle de classe vide une heure après la fin des cours. Mais la silhouette était indéniable. Les cheveux noirs et désordonnés, les lunettes rondes légèrement de travers, les vêtements qui avaient l'air d'appartenir à quelqu'un d'un peu plus grand.
Harry Potter était assis par terre dans le noir et ne faisait aucun bruit.
Draco tenait sa plume dans la main.
Il ouvrit la bouche, incrédule.
"Pottah."
Harry ne bougea pas.
Il n'y eut pas de sursaut, pas de mouvement brusque, rien de ce qu'on attendrait de quelqu'un qu'on vient de surprendre. Juste un silence presque irréel qui se prolongea.
"Pottah"
Draco réesseya tentativement en s'approchant un peu.
La tête de Harry se redressa légèrement.
Des yeux verts hagards rencontrèrent des yeux gris troublés.
Le silence perdura puis un murmure à peine audible se fit entendre.
"Malfoy"
Draco s'arrêta à mi-chemin.
Quelque chose dans la voix le retint. Il manquait quelque chose. Peut-être qu'elle était trop silencieuse. Draco ne savait pas mais ce qui est sûr c'est que quelque chose était étrange, bizarre.
Il chercha quelque chose à dire.
"Rien d'autre affaire que de jouer les fantôme, Pottah"
Il tenta laissant échapper le venin ordinaire.
Harry le regarda un moment, le considéra, puis il remit sa tête dans ses bras.
"Pottah"
"Malfoy" murmura ce dernier.
Draco ne bougea pas.
Le venin était resté là où il l'avait lancé, sans atterrir nulle part. Potter n'avait même pas eu l'air de l'entendre vraiment. Ou peut-être qu'il l'avait entendu et que ça n'avait tout simplement pas eu d'importance.
Les deux options étaient également dérangeantes.
"Euh... Potter" La voix de Draco était légèrement plus douce.
Harry redressa la tête à nouveau la tête avant de répondre.
"Qu'y a-t-il Malfoy ?"
Draco ne savait pas quoi répondre. C'était très perturbant.
"Si tu n'as rien à dire laisse-moi tranquille, Malfoy. Je pense que tu as déjà récupéré ce dont tu avais besoin."
La voix d'Harry était basse, plate, sans vie.
Draco regarda sa plume dans sa main, dans sa poche.
Harry avait raison. Il avait ce qu'il était venu chercher. Il n'y avait aucune raison de rester.
Il ne partit pas.
"Ça va ?"
Ce n'était pas une question non plus. C'était autre chose, quelque chose qu'il ne sut pas nommer tout de suite, quelque chose qui sortit avant qu'il ait décidé de le laisser sortir.
Harry laissa passer un silence.
"Oui." Le oui était à peine audible, la voix d'Harry avait légèrement tremblé.
Draco le regarda un moment avant de dire.
"Pourquoi..."
"Malfoy. J'ai tout sauf envie de parler. Donc si tu as fini je te prierai de partir à moins qu'il faille que je parte ?" Harry leva un sourcil interrogateur.
Draco frissonna.
"Non."
Le mot sortit seul. Draco ne l'avait pas vraiment décidé non plus.
Un silence s'installa. Long. Ni l'un ni l'autre ne le rompit.
Harry reposa sa tête dans ses bras.
Quelques minutes plus tard, Harry se leva sous les yeux scrutateurs de Draco. En passant à côté de Draco, Harry murmura un "Je pars." laissant Draco debout dans la salle.
Draco resta.
La salle était vide maintenant. Vraiment vide.
Il baissa les yeux vers sa plume, toujours dans sa main. Il l'avait récupérée. C'était pour ça qu'il était venu.
Il ne savait pas pourquoi il n'avait pas bougé pendant ces quelques minutes. Il ne savait pas pourquoi le mot 'non' était sorti tout seul. Il ne savait pas ce qu'il avait vu exactement dans cet angle sombre, dans cette posture, dans ces yeux verts hagards qui n'avaient rien eu de combatif.
Il ne savait pas.
Il repartit.
Le Grand Hall était bruyant comme il l'était toujours à cette heure-là.
Draco se glissa à sa place habituelle face à Pansy et à côté de Blaise sans un mot. Pansy lui jeta un regard en coin mais ne dit rien tout de suite. Blaise lui passa le plat de pommes de terre sans lever les yeux.
Draco se servit mécaniquement.
"Tu as retrouvé ta plume ?" demanda Pansy.
"Oui."
Elle attendit une seconde, comme si elle espérait autre chose. Rien ne vint. Elle haussa légèrement les épaules et se retourna vers Blaise.
Draco mangea sans goût. Ses yeux glissèrent vers la table des Gryffondor presque malgré lui. Le bruit habituel, les rires, les conversations qui se croisaient. Ron Weasley qui gesticulait en racontant quelque chose à Seamus Finnigan, le visage animé.
Potter n'était pas là.
Draco chercha sans chercher, parcourut la table une fois, deux fois. Non. Pas là.
Il reprit sa fourchette.
"Tu sais ce que j'ai entendu aujourd'hui." Pansy avait repris la conversation avec ce ton particulier qu'elle prenait quand elle tenait quelque chose d'intéressant. "Weasley. Du trio. Il racontait à des troisièmes dans le couloir près des cuisines que c'est lui qui avait eu l'idée du sortilège qu'ils ont utilisé contre les Détraqueurs l'année dernière. En mentionnant Potter juste assez pour que ça fasse sérieux."
Blaise leva les yeux. "Vraiment."
"Je ne savais pas que les amitiés chez les Gryffondor ressemblaient à ça..." Pansy piqua une olive avec une délicatesse appliquée.
Draco l'écoutait. Ou du moins ses oreilles enregistraient. Ses yeux étaient revenus à la table des Gryffondor.
Toujours pas Harry.
"Draco." La voix de Pansy était plus basse maintenant. "Ça va ?"
Il détacha son regard de la table rouge et or.
"Oui."
Pansy le regarda une seconde. Blaise aussi, brièvement. Puis la conversation reprit ailleurs et Draco finit son assiette en silence.
La chambre de Draco était silencieuse.
Il posa sa plume sur le bureau. Cette plume idiote pour laquelle il avait fait un détour. Il la regarda une seconde puis détourna les yeux.
Il se prépara pour la nuit mécaniquement. Les gestes habituels, dans l'ordre habituel. Il n'avait pas besoin de réfléchir pour les faire.
Il s'allongea.
Le plafond de pierre était le même que toujours. Dehors, quelque part dans le couloir, un bruit de pas s'éloigna puis disparut.
Draco fixa le plafond.
Il revit les yeux verts. Hagards. Sans combat.
Il ne comprenait pas. Il ne savait pas ce qu'il avait vu exactement ni pourquoi ça ne le lâchait pas. Potter était Potter. Potter était toujours quelque chose, bruyant ou en colère ou héroïque ou agaçant. Potter n'était pas ça.
Potter n'était pas ce silence-là.
Ses paupières devinrent lourdes malgré lui. La pensée tourna encore une fois, floue, sans conclusion.
Puis le sommeil vint.
