Work Text:
La Tour des Titans, un jeudi soir, était calme.
Pas le calme tendu d'avant une mission —juste le calme ordinaire d'un bâtiment presque vide, avec le bourdonnement discret des systèmes de surveillance en arrière-plan et, quelque part dans les étages inférieurs, le ronronnement régulier des générateurs.
Tim était installé dans la salle principale, ses pieds sur la table basse —une position qu'Alfred aurait désapprouvée et que Bruce n'aurait jamais adoptée, mais Tim n'était ni l'un ni l'autre, et personne n'était là pour le regarder. Il avait un dossier ouvert sur ses genoux —trafic de drogue sur le port de Gotham, relativement classique, le genre d'affaire qui demandait plus de patience que de génie— et une canette de Coca posée à côté de lui sur le coussin du canapé.
Pas de Pepsi dans cette tour, avait-il vérifié en arrivant. Jamais de Pepsi.
Il ne comprenait pas les gens qui buvaient du Pepsi. C'était une position ferme, réfléchie, et sur laquelle il ne reviendrait jamais.
La Tour était particulièrement silencieuse ce soir —pas inhabituellement, les autres Titans étaient en mission ou absents, et Tim avait la salle principale entièrement pour lui. Il aurait pu trouver ça solitaire. Il ne le trouvait pas.
C'est du Coca, confirma Nora, depuis quelque part légèrement en retrait —sa présence dans l'inner avait cette qualité particulière d'une personne qui regarde par-dessus l'épaule de quelqu'un, attentive sans être intrusive. Ce qui veut dire que le taux de caféine est légèrement inférieur à ce que tu consommes habituellement. C'est acceptable pour ce soir.
« Merci pour cette analyse, Nora, » dit Tim, à voix basse —assez bas pour ne pas résonner dans la pièce vide, juste assez pour que la conversation existe.
De rien.
JJ était là aussi —assis, en spectral, à l'autre bout du canapé, ses jambes repliées sous lui d'une manière légèrement asymétrique qui lui était caractéristique. Il regardait le dossier ouvert sur les genoux de Tim avec une attention qui aurait pu passer pour de la concentration, si ce n'était l'expression légèrement sceptique qui accompagnait ce regard.
Tu as mangé quelque chose ce soir ? demanda Hestia, depuis l'inner —sa voix avait cette qualité particulière qu'elle avait quand elle posait une question dont elle connaissait déjà la réponse.
« J'ai mangé, » dit Tim.
Quand ?
« Ce... » Il réfléchit. « Ce midi. »
Le silence qui suivit avait exactement la texture d'un soupir retenu.
Il est vingt-deux heures, Tim.
« Je sais quelle heure il est. »
Va chercher quelque chose dans la cuisine, dit Hestia, avec la fermeté tranquille de quelqu'un qui n'attendait pas qu'on conteste ses ordres —puis, plus doucement, Timmy veut savoir si tu as du jus d'orange.
Tim ne put s'empêcher de sourire, très légèrement, les yeux toujours sur son dossier. « Il y en a dans le frigo du bas. »
Il dit merci.
Le lieutenant Morales, dit JJ, après un moment, désignant une photo dans le dossier, il a l'air louche.
« Tout le monde dans ce dossier a l'air louche, » dit Tim. « C'est un dossier sur du trafic de drogue. »
Ouais mais lui plus que les autres. Regarde ses yeux sur la photo.
Tim regarda la photo. Morales, 47 ans, lieutenant de police depuis douze ans, soupçonné de faciliter les livraisons du port en échange d'une commission. Ses yeux, sur la photo, avaient effectivement quelque chose de... fuyant.
« Tu marques un point, » admit Tim.
JJ parut satisfait —pas de manière démonstrative, juste ce léger changement dans sa posture qui signifiait qu'il était content d'avoir contribué quelque chose d'utile.
Tim retourna à ses notes. Le trafic de drogue sur le port de Gotham était, comparé à certaines des affaires qu'il avait traitées récemment, presque reposant dans sa clarté —des filières identifiées, des acteurs connus, des patterns prévisibles. Pas d'enfants kidnappés, pas d'armes de destruction massive, pas de super-vilains avec des plans apocalyptiques. Juste de la corruption ordinaire, du trafic ordinaire, des gens ordinairement mauvais qui faisaient des choses ordinairement illégales.
Tim pouvait travailler avec ça.
Il prit une gorgée de Coca —bien froide, exactement comme il l'aimait— et tourna une page.
Page suivante, dit Nora. Les relevés de livraison du mardi soir montrent une anomalie dans le créneau 23h-1h.
Tim tourna la page.
C'était une bonne soirée, en réalité. Le genre de soirée calme et productive qu'il appréciait —pas de mission urgente, pas de crise, juste du travail de fond, une canette de Coca, et la présence familière de Nora, Hestia, Timmy et JJ.
Il n'entendit pas la fenêtre du couloir nord s'ouvrir.
Il n'entendit pas les pas dans le couloir — trop légers, trop précis pour quelqu'un qui ne voulait pas être entendu. Il n'entendit pas le déclic discret du panneau de communications, dans la salle adjacente, qui passa d'actif à coupé avec la silencieuse efficacité d'un professionnel.
Ce qu'il entendit, quarante secondes plus tard, ce fut Nora.
Tim.
Le mot tomba dans l'inner comme une pierre dans de l'eau —bref, précis, sans la moindre trace de la (discrète) chaleur habituelle de Nora. Sa voix avait changé —plus nette, plus tendue, cette qualité particulière qu'elle avait dans les moments où elle passait de "analyse en cours" à "situation critique".
Tim se redressa, ses pieds quittant la table basse, le dossier glissant légèrement de ses genoux.
Le premier écran passa au rouge.
Puis le deuxième.
Les communications, dit Nora, et il entendit dans sa voix quelque chose qu'il n'y entendait presque jamais —de la frustration, brève, immédiate, dirigée contre elle-même. Quelqu'un coupe les communications. De l'extérieur. Ça a commencé il y a quarante secondes —j'aurais dû le remarquer immédiatement.
« Peu importe. » Tim était déjà debout, sa canette de Coca oubliée sur le coussin, son regard faisant le tour de la pièce avec la rapidité d'un Robin qui évalue une situation. Fenêtres, portes, angles. « Qui ? »
Je ne sais pas encore. Mais...
Ce fut à ce moment qu'il vit la silhouette dans l'embrasure de la porte principale.
Grande. Casque rouge. Deux pistolets dans les holsters, les bras croisés avec cette nonchalance particulière qui n'appartenait qu'à quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait et qui voulait qu'on le sache.
Red Hood.
Tim sentit son estomac se contracter —un réflexe immédiat, viscéral, que dix ans de formation ne supprimeraient pas entièrement, que rien ne supprimait entièrement, parce que Red Hood n'était pas un ennemi ordinaire et Tim le savait, tout le monde dans la Batfamily le savait d'une manière ou d'une autre, même si personne ne le disait vraiment à voix haute.
Sorties, dit immédiatement Nora, sa voix revenue à cette précision clinique qui était son mode de fonctionnement par défaut dans l'urgence. La porte principale est bloquée —il est dessus. Fenêtre est : possible mais risquée, quatrième étage. Fenêtre ouest : condamnée pour travaux. Escalier nord : accessible mais il peut nous couper. Le toit : meilleure option.
C'est le toit, confirma JJ depuis quelque part —et sa voix avait quelque chose de différent, plus bas, plus tendu, quelque chose qui vibrait légèrement sous les mots comme une corde trop serrée que personne n'avait encore touchée mais qui pouvait céder à tout moment.
Tim nota la tension dans la voix de JJ et la rangea dans un coin de son esprit. Pas maintenant. Plus tard.
« Bonsoir, petit oiseau, » dit Red Hood, et sa voix, déformée par le casque, avait quelque chose d'artificiel, de mécanique —quelque chose qui était familier, pas vraiment, sans l’être vraiment. « Seul ce soir ? »
Tim ne répondit pas. Son cerveau tournait à toute vitesse —pas de panique, jamais de panique dans ces moments-là, Bruce avait au moins réussi à lui apprendre ça —mais une analyse rapide, froide, de ce qu'il avait et de ce qu'il n'avait pas.
Pas d'équipe. Pas de renfort. Communications coupées. Un seul Red Hood visible, ce qui ne voulait pas dire qu'il était seul.
Il parle, dit Nora. Ce qui veut dire qu'il n'attaque pas immédiatement. Il veut quelque chose —ou il gagne du temps.
Ou les deux, dit JJ.
« Tu sais, » continua Red Hood, faisant un pas dans la pièce —pas vers Tim, juste un pas, calibré, suffisant pour signifier je contrôle cet espace sans déclencher de réaction immédiate, « j'avais prévu une soirée plus... animée. Mais t'as l'air de travailler. Respect pour l'éthique professionnelle. »
« Qu'est-ce que tu veux ? » dit Tim, et sa voix était plus stable qu'il ne s'y attendait —merci à sa formation, à Bruce et Janet et leurs leçons sur la voix comme outil et armure.
Red Hood inclina légèrement la tête —un geste difficile à lire sous le casque, qui aurait pu être de la curiosité ou de l'amusement ou quelque chose d'entièrement différent. « Rien que tu peux me donner ce soir. »
C'est une distraction, dit Nora. Il parle pour nous faire rester ici.
Ou il joue, dit JJ, avec une tension dans la voix que Tim ne lui avait pas entendue depuis longtemps.
Tim fit le calcul — une fraction de seconde, mais suffisante. Rester : mauvais dans tous les scénarios. Fuir : seule option avec un minimum de contrôle. Toit : seule sortie non contrôlée par Red Hood pour l'instant.
Il prit une inspiration.
Et courut.
Red Hood réagit vite —plus vite que Tim aurait voulu, parce que Red Hood avait été formé pendant plus longtemps que Tim, et Tim le savait, et cette connaissance avait quelque chose de particulièrement désagréable dans ce couloir vide.
Mais Tim avait l'avantage de connaître ce bâtiment.
Il prit l'escalier nord à pleine vitesse, ses pieds martelant le métal, le bruit résonnant dans la cage d'escalier vide —trop de bruit, il aurait préféré moins de bruit, mais la vitesse primait sur la discrétion maintenant.
Troisième étage, dit Nora, puis le couloir ouest, puis l'escalier de service —il mène directement à la réserve au quatrième, et de là au toit.
« Je sais. »
Je sais que tu sais. Je récapitule pour...
Pour les autres, compléta JJ.
Et les autres étaient là —Tim les sentait, les voyait dans sa vision périphérique, ces présences spectrales qui se matérialisaient dans les moments de stress intense, quand quelque chose dans le système décidait collectivement que tout le monde devait être présent, conscient, là.
Hestia, à sa gauche —pas en panique, mais avec cette expression qu'elle avait dans les moments difficiles, cette tension douce qui voulait dire je surveille, je suis là, je ne te lâche pas. Ses mains, spectrales, étaient légèrement tendues vers lui —pas pour le ralentir, pas pour l'arrêter, juste pour être à portée si quelque chose se passait.
Timmy, juste derrière, ses petits pas spectraux étrangement silencieux même dans l'urgence. Pas de peur sur son visage —pas exactement— mais cette attention aiguisée des enfants qui comprennent que quelque chose d'important se passe et qui ont décidé, quelque part, de faire confiance à l'adulte qui courait devant eux.
Ça va aller ? dit Timmy, très bas, et c'était adressé à personne en particulier et à tout le monde à la fois.
Ça va aller, dit Hestia, fermement.
Robin, à la droite de Tim —les mâchoires serrées, ses propres yeux faisant le tour du couloir, analysant les angles avec cette efficacité héritée de Dick et de Jason qui était dans ses os, dans la façon même dont il existait. Couloir à droite, dégagé. Porte de service, accessible. Continue.
Et JJ —JJ courait avec lui, ou plutôt dans lui, cette présence qui avait toujours été plus difficile à localiser que les autres, qui n'occupait jamais vraiment un espace fixe mais était partout à la fois. Et qui était, en ce moment, d'une agitation croissante que Tim n'aimait pas du tout.
JJ, dit-il mentalement, sans s'arrêter de courir. Tu vas bien ?
Je vais bien.
Trop rapide. Trop net. La réponse de quelqu'un qui répondait avant même d'avoir vérifié.
JJ...
Je vais bien, Tim. Continue de courir.
Tim n'eut pas le temps d'insister —il venait d'atteindre le palier du deuxième étage, et derrière lui, dans l'escalier, il entendit les pas de Red Hood. Réguliers. Méthodiques. Pas précipités —ce qui était, d'une certaine manière, plus inquiétant que s'ils l'avaient été.
Il ne court pas, remarqua Nora.
« Je sais. »
Ce qui veut dire soit qu'il est sûr de nous rattraper quand même, soit qu'il y a quelque chose devant nous qu'il attend.
Probablement les deux, dit JJ, et dans cette réponse, dans le ton précis, Tim entendit quelque chose qui n'était pas Nora —quelque chose de plus instinctif, de plus viscéral. Comme quelqu'un qui avait une expérience très personnelle de ce genre de situation.
Plus vite, dit Nora.
Tim accéléra.
***
Le couloir ouest était long et étroit —Tim le connaissait par cœur, il avait mémorisé chaque mètre de cette tour lors de sa première semaine, parce que c'était ce qu'on faisait, parce qu'Alfred lui avait dit une fois que la meilleure défense était de connaître son terrain mieux que n'importe quel ennemi.
Merci Alfred, pensa Tim, fugacement, en atteignant la porte métallique de la réserve.
Le code —six chiffres, qu'il avait mémorisé le premier jour— s'entra presque automatiquement, ses doigts connaissant la séquence avant même que son cerveau conscient ait eu le temps de la formuler.
La porte s'ouvrit.
La réserve d'équipement d'urgence était petite, encombrée —des caisses empilées, des équipements divers stockés sans grande élégance, et contre le mur du fond, une rangée de sacs d'urgence soigneusement alignés. Parmi eux, une section spécifique qu'il chercha des yeux immédiatement.
Les parachutes.
Quatre, dit Nora, en une fraction de seconde. Prends les deux premiers —vitesse prime sur sélection.
Tim en attrapa deux —le plus proche et celui qui était juste derrière— et repartit vers l'escalier de service sans s'arrêter.
Tim.
Quelque chose dans le ton de Nora —pas urgent, mais précis d'une manière particulière— le fit ralentir d'un demi-pas.
« Je sais, escalier de service, toit, je... »
Non. Une pause d'une fraction de seconde. Le parachute que tu as pris en premier. L'indicateur d'état.
Tim baissa les yeux sur le parachute dans sa main gauche —un petit voyant sur le côté, conçu pour signaler les problèmes d'emballage ou de déploiement, qu'il avait appris à vérifier en premier lors de n'importe quel saut.
Rouge.
Rouge, confirma JJ, inutilement, mais pas vraiment —parce que dire les choses à voix haute dans l'inner les rendait plus réelles, les ancrait.
Tim échangea le parachute défectueux contre celui dans sa main droite. L'indicateur : vert.
Un seul parachute fonctionnel.
Il y eut un silence dans l'inner —bref, dense.
Tu prends le bon, dit Hestia, et sa voix était ferme d'une manière absolue, sans espace pour la discussion ou la négociation.
« Il n'y a qu'un seul... »
Tu prends le bon, Tim. Elle répéta la phrase avec exactement le même ton, la même fermeté, comme si la répétition pouvait rendre la réalité de la situation moins discutable. Tu le prends. C'est tout.
Hestia... commença Timmy, depuis quelque part derrière.
Timmy, dit Hestia, et une seule syllabe suffit à contenir tout ce qu'elle voulait dire : pas maintenant, fais-moi confiance, tout va bien se passer, restez ensemble.
Des bruits de pas dans le couloir en dessous. Red Hood qui progressait —toujours méthodique, toujours patient, avec cette assurance de quelqu'un qui n'avait pas besoin de courir parce qu'il savait exactement où son adversaire allait finir.
Tim, dit Robin, à sa droite. Le toit. Maintenant.
Tim serra le parachute fonctionnel dans sa main —une seule, verte, suffisante ou pas, elle allait devoir l'être— et monta.
Le toit de la Tour des Titans, la nuit, était une plateforme d'atterrissage —large, dégagée, avec une vue imprenable sur le port de San Francisco au loin, les lumières de la ville se reflétant dans l'eau noire.
Tim émergea de la trappe avec le parachute serré contre lui, le vent immédiatement dans ses cheveux, et se figea.
Parce que Red Hood était déjà là.
Tim n'avait pas compris —il n'avait pas vu comment, par où— mais Red Hood était sur le toit, à cinq mètres, le regardant avec cette immobilité particulière qui n'appartenait qu'aux gens entraînés pour être plus patients que leur proie.
Il a pris une autre route, dit Nora, et dans sa voix il y avait quelque chose qui ressemblait à de la frustration clinique —la frustration de quelqu'un qui n'aimait pas ne pas avoir anticipé. Il connaît ce bâtiment aussi bien que nous. Peut-être mieux.
Tim fit le calcul rapidement —le bord du toit était à quinze mètres derrière lui. Red Hood était à cinq mètres devant. Le parachute dans sa main était fonctionnel. La hauteur de la Tour était suffisante pour un saut sécurisé à condition de déployer correctement.
À condition de sauter seul.
Tim, dit JJ.
Et quelque chose dans cette voix —juste son prénom, juste deux lettres— était différent.
Pas la tension habituelle de JJ pendant une situation de crise. Quelque chose de plus profond, de plus vieux, quelque chose qui remontait d'un endroit que Tim connaissait et qu'il aurait préféré ne pas voir remonter ici, maintenant.
JJ n'était plus simplement agité.
JJ était là —plus présent que d'habitude, cette présence qui prenait de la place, qui débordait, qui avait ses propres contours maintenant, des contours qui empiétaient légèrement sur ceux de Tim-hôte d'une manière que Tim reconnut immédiatement comme un co-front qui glissait vers autre chose.
JJ, dit Tim mentalement. Reste avec moi.
Je suis là, dit JJ, mais sa voix portait quelque chose que Tim ne lui avait pas entendue depuis longtemps —depuis l'entrepôt, depuis cette nuit, depuis les néons violets et verts et ce rire qui n'avait pas de fin naturelle.
Et JJ regardait Red Hood.
Tim suivit ce regard —et vit ce que JJ voyait.
Pas entièrement. Pas comme JJ le voyait, parce que c'était la mémoire de JJ, pas la sienne, et les mémoires traumatiques n'appartiennent qu'à ceux qui les portent. Mais il perçut l'écho —une superposition, légère d'abord, comme deux images mal alignées.
Le casque rouge. La silhouette grande, sombre, armée.
Et par-dessus, à peine visible, quelque chose d'autre —une veste violette. Des couleurs trop vives. L'odeur du métal et de la poudre et de quelque chose d'autre que Tim ne voulait pas nommer.
JJ, dit-il à nouveau, plus urgent. C'est Red Hood. Ce n'est pas...
Je sais, dit JJ —et peut-être qu'il le savait, quelque part, dans la partie de lui qui pouvait encore analyser, encore distinguer. Mais la partie qui savait était en train de se faire submerger par la partie qui voyait, et les deux n'étaient pas du même avis.
Dans l'inner, Hestia s'était rapprochée de JJ —pas pour l'attraper, pas pour forcer quoi que ce soit, juste pour être à côté. Je suis là, dit-elle doucement, pour JJ et pas pour Tim, parce que c'était JJ qui en avait besoin en ce moment. Je suis là, JJ. Tu m'entends ?
JJ ne répondit pas.
Timmy s'était réfugié derrière Robin —ses petits doigts accrochés à l'épaule de l'aîné, ses yeux fixés sur JJ avec une expression qui mélangeait la peur et quelque chose d'autre, quelque chose qui ressemblait à de la compréhension, une compréhension étrange, profonde, qui n'appartenait qu'aux enfants qui avaient eux-mêmes connu ce genre de moment.
Robin, lui, regardait JJ avec les mâchoires serrées et les yeux clairs —les yeux de quelqu'un qui voyait exactement ce qui se passait et qui savait qu'il ne pouvait pas l'arrêter, juste... témoigner. Rester là.
« Tu parles tout seul ? » dit Red Hood depuis le toit —et dans sa voix déformée par le casque, il y avait quelque chose qui ressemblait à de la curiosité sincère. Pas de la moquerie. Juste un homme qui voyait quelqu'un regarder dans le vide et se parler à mi-voix depuis plusieurs secondes et qui, visiblement, ne savait pas quoi en penser.
Tim ouvrit la bouche —pour répondre, pour gagner du temps, pour n'importe quoi qui pourrait ramener JJ à lui avant que...
Ce ne fut pas sa voix qui sortit.
La superposition, dans la perception de JJ, s'était épaissie.
Ce n'était plus une image légère par-dessus une autre —c'était deux réalités qui se battaient pour occuper le même espace, et l'une d'elles était beaucoup plus ancienne, beaucoup plus gravée, beaucoup plus certaine que l'autre.
Le casque rouge était toujours là. Mais derrière —ou plutôt, dans, comme une lumière qui filtrait à travers un tissu— il y avait l'entrepôt. Les néons. Le froid du sol métallique. Le rire.
Ce n'est pas le Joker, dit quelqu'un dans l'inner —Tim, ou Nora, ou Robin, les voix se mélangeaient maintenant, comme elles faisaient dans les moments où tout le monde parlait en même temps. JJ, écoute-nous, ce n'est pas...
Mais JJ n'écoutait plus vraiment l'inner.
JJ regardait la silhouette devant lui —grande, armée, avec cette nonchalance qui n'appartenait qu'à quelqu'un qui était sûr de son emprise sur la situation— et quelque chose en lui, quelque chose de très vieux et de très certain, décida que ça suffisait.
Qu'on ne resterait pas là, passif, à attendre ce qui allait arriver.
Pas cette fois.
Le glissement vers le front complet fut différent des autres fois —pas doux comme avec Hestia, pas graduel comme avec Nora. Quelque chose qui ressemblait davantage à une porte qui s'ouvre brusquement, ou à une marée qui revient d'un coup, irrésistible.
Tim sentit le contrôle lui glisser des mains.
Il ne résista pas —pas parce qu'il n'essayait pas, mais parce qu'il savait, d'une manière instinctive, que résister aurait été la mauvaise chose à faire. Que JJ avait besoin de ça, de ce moment, d'une manière qui dépassait ce que Tim pouvait comprendre depuis l'inner.
Alors il laissa.
Et JJ prit le front.
***
« Je savais que tu reviendrais. »
La voix était la même —le même timbre, les mêmes cordes vocales — mais pas le ton. Plus bas. Plus tendu. Quelque chose d'acéré dedans, quelque chose qui coupait. Qui grinçait.
JJ, au front complet maintenant, regardait Red Hood avec une intensité qui n'appartenait à aucune des autres présences du système —pas la froideur analytique de Nora, pas la chaleur d'Hestia, pas la légèreté de Timmy. Quelque chose de beaucoup plus vieux. Quelque chose qui avait été forgé dans un entrepôt à Gotham par des gens qui n'auraient pas dû avoir le droit de forger quoi que ce soit en quiconque.
Red Hood s'était figé.
Pas complètement —pas le genre de figement qui précède l'action, pas une pause tactique. Quelque chose de différent. Le genre de figement qui arrive quand on entend quelque chose d'inattendu et que le cerveau a besoin d'une fraction de seconde de plus que d'habitude pour l'intégrer.
« Je savais que tu reviendrais, » répéta JJ, et ses mains —les mains du corps, les mains de Tim, mais tenues différemment maintenant, les poings légèrement serrés, les articulations blanches— tremblaient. Pas de peur. De quelque chose d'autre, quelque chose qui brûlait plutôt que tremblait. « Parce que c'est ce que tu fais. Tu reviens toujours. »
« Tu penses que je suis... » commença Red Hood, et dans sa voix déformée par le casque, quelque chose avait changé aussi —plus prudent, plus attentif, quelqu'un qui évaluait une situation qu'il n'avait pas anticipée.
« Je t'ai déjà tué une fois, Joker. »
Silence.
Un silence différent de tous les silences de cette nuit —pas tendu, pas calculé. Suspendu. Comme si le temps lui-même avait décidé de marquer une pause, d'attendre de voir ce qui allait se passer ensuite.
Le vent continuait de souffler sur le toit. Les lumières de la ville continuaient de se refléter dans l'eau du port. Quelque part en bas, la ville continuait d'exister, indifférente.
« Je peux recommencer. »
Red Hood ne bougeait pas.
Dans l'inner, personne ne parlait non plus —un silence collectif, différent du silence du toit, chargé de quelque chose qui ressemblait à de la retenue, à de l'attention absolue. Hestia, à côté de JJ, avait posé une main spectrale sur son bras— pas pour le retenir, pas pour le forcer à quoi que ce soit, juste pour signifier je suis là, tu n'es pas seul dans ça.
Timmy avait caché son visage dans l'épaule de Robin.
Robin regardait fixement ce qui se passait sur le toit, ses mâchoires serrées, quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à de la compréhension —pas la compréhension intellectuelle de Nora, mais quelque chose de plus viscéral, de plus proche. Je vois ce que tu portes. Je vois pourquoi tu le portes.
Et Tim, depuis l'inner, regardait JJ —regardait le corps qui était le sien, le leur, mais qui appartenait à JJ en ce moment, regardait les mains qui tremblaient et les épaules qui ne cédaient pas malgré tout— et sentit quelque chose se contracter dans ce qui aurait été sa poitrine si l'inner avait fonctionné comme un corps.
JJ, dit-il, très doucement. Tu es en sécurité. On est en sécurité.
JJ n'entendit peut-être pas. Ou peut-être qu'il entendit, et que ça ne changeait pas ce que les yeux voyaient sur ce toit —cette silhouette grande, armée, avec ce casque qui superposait trop de choses dans sa mémoire pour être simplement Red Hood, simplement quelqu'un d'autre que ce qu'il avait appris à craindre et à combattre.
Red Hood, lentement —avec une lenteur presque cérémonielle, celle de quelqu'un qui voulait être vu faire quelque chose précis, sans ambiguïté— leva ses deux mains.
Pas un geste d'attaque. Pas un geste de soumission non plus, exactement. Quelque chose entre les deux —quelque chose qui disait je t'entends, je ne sais pas ce que tu entends, mais je t'entends.
Et, avec la même lenteur, il porta ses mains à son casque.
Tim retint ce qui aurait été son souffle.
Les loquets cédèrent un par un —quatre cliquetis distincts, dans le silence du toit— et le casque s'inclina vers l'arrière, puis vers le côté, puis se détacha complètement.
Jason Todd regarda JJ.
Pas avec la colère que Tim aurait peut-être attendue. Pas avec l'hostilité froide de Red Hood. Avec ses propres yeux —verts, sous les lumières de la ville, un peu plus vieux que Tim se les rappelait de leurs quelques rencontres, portant quelque chose que Tim ne savait pas nommer mais qui ressemblait, dangereusement, à de la reconnaissance.
Pas de ce que JJ avait dit.
De ce que JJ était. De ce que ça voulait dire, d'une manière ou d'une autre —même sans les mots, même sans l'explication complète— que ce corps, ce Robin, ce Tim Drake portait quelque chose comme ça.
La superposition, dans la perception de JJ, commença lentement à se dissoudre.
Pas d'un coup. Pas proprement. Les images se séparaient par couches, comme un brouillard qui se lève —d'abord les néons qui s'estompaient, puis l'odeur du métal qui reculait, puis le rire qui s'éloignait, s'éloignait, jusqu'à n'être plus qu'un écho, jusqu'à n'être plus rien.
Et il restait Jason. Juste Jason, sur un toit, ses mains toujours levées, son casque dans une main, qui regardait JJ avec quelque chose d'indéfinissable sur le visage.
Ce n'est pas lui, dit JJ, très bas —dans l'inner, à lui-même, comme une constatation. Comme quelqu'un qui venait de traverser un tunnel très long et qui voyait enfin de la lumière à l'autre bout. Ce n'est pas lui.
Non, dit Tim, doucement. Ce n'est pas lui.
Ce fut à ce moment que le bruit d'un grappin résonna depuis le bord du toit.
Puis un autre grappin.
Puis une voix —Dick, inconfondable même à cette distance, portée par le vent.
« Tim ! »
Jason entendit la voix. Son regard glissa par-dessus l'épaule de JJ —vers le bord du toit, vers les silhouettes qui commençaient à émerger, Dick en tête, Bruce juste derrière, et derrière eux d'autres encore.
Il regarda à nouveau JJ.
Et dans ce regard —Tim le voyait depuis l'inner, clairement, avec cette acuité particulière des moments qui s'impriment— il y avait quelque chose qui n'était pas de la colère. Pas du regret non plus, pas tout à fait. Quelque chose de plus compliqué, de plus honnête.
« Plus de Robin mort, » dit Jason.
Ce n'était pas une explication. Ce n'était pas une excuse. C'était peut-être juste la seule chose vraie qu'il pouvait dire dans ce moment, sur ce toit, face à quelqu'un qui l'avait regardé avec des yeux qui voyaient autre chose.
Puis il fit deux pas en arrière —vers le bord opposé du toit, loin de Dick, loin de Bruce, loin de tous ceux qui avaient émergé du bord et qui traversaient maintenant le toit dans sa direction— et sauta.
Pas avec un parachute défectueux. Pas dans le vide. Jason Todd avait toujours eu un plan de sortie, et ce soir n'était pas différent —un grappin, une corde, quelque chose qui l'emporta dans la nuit avant que quiconque ait pu l'atteindre.
Il disparut.
***
Dick fut sur le toit en premier, ses yeux immédiatement sur Tim —sur JJ, sur le corps, sur quelqu'un qui portait le visage de son petit frère et qui se tenait au centre du toit avec un parachute serré contre lui et une expression que Dick ne sut pas immédiatement comment lire.
Épuisée. Creuse. Mais présente —réellement présente, ce regard qui regardait Dick et pas autre chose, pas le passé, pas autre chose.
« Tim. » Dick s'avança, lentement —il avait appris, après l'incident au gymnase, que se précipiter n'aidait pas toujours. Il avait appris beaucoup de choses, ces derniers mois, sans jamais vraiment pouvoir les mettre en mots. « Tim, tu vas bien ? »
Dans l'inner, JJ recula —doucement, graduellement, comme une marée qui se retire. Pas une disparition, jamais une disparition— juste un retrait, un retour à cette place qui était la sienne dans le système, à côté de Robin, un peu à l'écart des autres, mais présent.
Merci, dit Tim, dans l'inner, à JJ directement.
JJ ne répondit pas immédiatement. Puis, très bas : C'est pour ça que je suis là.
Et Tim —le Tim-hôte, celui qui avait regardé depuis l'inner, qui avait regardé JJ tenir quelque chose d'immense sur un toit à Gotham et ne pas céder— Tim prit le relais.
Ses jambes cédèrent légèrement —pas un effondrement, juste ce tremblement bref qui venait après l'adrénaline, que le corps produisait toujours quand le danger était passé et qu'il n'avait plus de raison de tenir. Dick le rattrapa avant que ça devienne autre chose.
« Je vais bien, » dit Tim, et sa voix était éraillée, fatiguée, la sienne. « Je vais bien. »
Dick ne le lâcha pas tout de suite.
Bruce, derrière lui, regardait le bord du toit où Jason avait sauté —son expression impossible à lire, comme toujours, mais ses mâchoires serrées d'une manière que Tim connaissait assez pour deviner ce qui se passait derrière. Pas de la colère. Quelque chose de plus complexe, de plus douloureux que ça.
Steph apparut à son tour, soufflant légèrement d'avoir couru, ses yeux allant immédiatement à Tim avec cette inquiétude qu'elle ne dissimulait jamais vraiment. Puis Damian —raide, les mâchoires serrées, regardant Tim avec quelque chose qui ressemblait, sur son visage habituellement fermé, à du soulagement mal déguisé en indifférence.
Et Cass —qui traversa le toit sans un mot, sans se précipiter non plus, et s'arrêta à côté de Tim. Qui posa simplement une main sur son épaule. Pas un câlin, pas cette fois, juste une présence. Je suis là. On est là.
Dans l'inner, quelque chose se détendit —collectivement, tout le monde à la fois, comme une expiration longue retenue depuis trop longtemps.
Hestia, qui avait été à côté de JJ pendant toute la scène sur le toit, se tourna doucement vers Timmy —qui avait toujours le visage contre l'épaule de Robin— et l'entoura de ses bras. C'est fini pour ce soir, mon cœur. C'est fini.
Timmy ne dit rien, mais ses épaules se détendirent, légèrement.
« Le parachute, » dit Tim, à voix haute, après un moment —regardant l'équipement encore serré dans sa main. « Il n'y en avait qu'un de fonctionnel. »
Un silence.
Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Dick l'entendit —vraiment entendu, pas juste les mots mais ce qu'ils portaient, ce qu'ils impliquaient sur ce qui aurait pu se passer si JJ n'avait pas pris le front, si Tim avait sauté avec le mauvais, si— Dick serra Tim un peu plus fort, brièvement, puis se força à relâcher.
Tu n'as pas sauté, dit Hestia, depuis l'inner, avec cette douceur ferme qui était la sienne dans les moments après. On est là. Tout le monde est là.
Tim ferma les yeux une seconde —juste une seconde.
« JJ, » dit-il, à voix très basse —assez bas pour que Dick, tout proche, n'entende peut-être pas, ou peut-être si. « Merci. »
Dick fronça légèrement les sourcils. « Quoi ? »
« Rien. » Tim ouvrit les yeux. « Merci. »
Dick le regarda —avec cette expression qu'il avait depuis l'incident au gymnase, depuis la réunion de ce soir dans la Batcave, cette expression de quelqu'un qui assemblait des pièces sans encore avoir le tableau complet, mais qui commençait à voir la forme de quelque chose. Qui attendait.
« On rentre, » dit Bruce, depuis le bord du toit où il regardait encore l'endroit où Jason avait disparu dans la nuit. Sa voix était neutre, professionnelle, mais quelque chose dessous ne l'était pas. « On rentre. Et on parle. »
Tim hocha la tête.
Il regarda, une dernière fois, l'endroit où Jason avait sauté —l'obscurité du port, les lumières de San Francisco qui continuaient de briller comme si rien ne s'était passé— et pensa à cette phrase. Plus de Robin mort.
Ce n'était pas une explication. Ce n'était peut-être même pas une excuse.
Mais c'était quelque chose.
Et, entouré de sa famille —tous ceux qui savaient, et tous ceux qui ne savaient pas encore, et quelqu'un qui, peut-être, commençait juste à comprendre quelque chose d'essentiel sur lui-même— Tim traversa le toit vers la trappe, le parachute toujours dans la main.
Un seul. Fonctionnel.
Suffisant.

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