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C'était son premier jour en tant qu'officier, et la promotion pesait lourd sur ses bras, là où les galons avaient été scratchés à l'arrache le matin même par le capitaine Balosto parce qu'il n'y avait pas pensé de lui-même. Après des mois comme cadet à tenter de monter en grade, il ne se faisait pas à son nouveau grade. Pourtant, ça l'avait rendu dingue, les moqueries de ses collègues sur son absence de grade. Mais il fallait dire qu'il y avait plus important à quoi penser.
Depuis une dizaine de jours, la tension ne se coupait même pas au couteau au sein du commissariat. Alors que les Vagos s'étaient enfin calmés, le temps de faire le deuil de leur Jefe, de trouver quelqu'un d'autre, les Families avaient pris le relai sans attendre en se foutant dans l'affaire qui rendaient dingues tous ses supérieurs : l'incendie Hellman. Bill peinait à comprendre tout ce remue-ménage. Ce n'était qu'un incendie criminel comme beaucoup d'autres, et il savait qu'il suffisait juste de trouver le coupable pour tout régler. L'affaire était même d'une simplicité morbide, parce que les Families étaient les suspects principaux. Tout le monde avec un peu de contacts savait que monsieur Hellman avait des affaires non-résolues avec le gang, qu'il leur devait beaucoup d'argent, et que J.K. était connu pour ses meurtres frappants et mémorables. La dernière fois, il avait laissé les corps de quatre suprémacistes devant l'hôpital, des drapeaux américains ironiquement enfoncés dans leur gorge.
La police avait même une autre piste, avec celle de la cadette, Lucy. Atteinte de troubles mentaux flous dont il se foutait, la gamine de quatorze ans qui avait mordu pas moins de cinq agents avant d'être récupérée par les médecins. La possibilité qu'elle ait pu provoquer l'incendie faisait du bruit chez ses collègues, surtout depuis que la cadette Turner avait déposé un arrêt maladie pour sa morsure.
Et c'était pour ça qu'ils n'arrivaient à rien. Bill, lui, n'arrivait pas à croire à la moindre de ces pistes. Elles étaient trop évidentes, et surtout improbable. J.K. n'avait aucune raison de tuer le type qui lui devait de l'argent avant d'avoir ce qu'il voulait, il s'en serait plutôt pris au reste de la famille en le laissant en vie ; pour mieux le tuer ensuite. Et la gosse n'aurait jamais pu commettre un incendie, il n'avait pas besoin d'être officier pour comprendre qu'elle préférait les règlements de compte en direct.
Non, Bill avait sa propre piste, et celle-ci se démarquait par un casier judiciaire bien rempli : l'aînée Hellman. Connue pour des méfaits comme les multiples destructions de bien public ou les insultes à agent, elle participait aussi à de violentes manifestations dans lesquelles on trouvait tout le temps des gamins prêts à agresser la police sans aucune raison.
Il en avait chié pour convaincre ses supérieurs de le laisser l'interroger. Sa piste était si claire, si logique, il ne comprenait pas pourquoi ils n'y croyaient pas, mais le capitaine Balosto en avait eu marre de son insistance et avait cédé. Alors il avait monté son dossier, cherché ses indices, tout préparé et... devant la vitre en demi-teint, il avait des doutes.
Avec des bandages sur tout le corps, le crâne à moitié rasé, là où les cheveux avaient été brûlés, et vêtue d'une tenue stérile parce qu'elle n'avait normalement pas le droit de sortir de l'hôpital, l'aînée Hellman attendait, le regard rivé sur la porte de la salle, les bras croisés, le pied martelant le sol froid avec inquiétude.
Devant l'évidence, Bill se rappela pourquoi le capitaine n'avait pas voulu le laisser faire l'interrogatoire. Il n'avait jamais été doué pour la conversation, pour soutirer des informations, pour la délicatesse. Son fort, c'était de frapper d'abord, et de poser des questions ensuite, mais là, ça ne lui servirait à rien. Seulement, à présent qu'il avait ce pour quoi il s'était battu, il n'avait plus d'autre choix que d'insister.
Il ouvrit la porte avec force, sans prendre le temps de réfléchir à une approche plus délicate. La gamine lui jetterait des cailloux en manifestation dans la rue, il n'avait pas à être tendre avec elle. Quand elle le fixa avec ses yeux trop clairs, il laissa tomber le dossier sur le bureau et s'assit en faisant racler la chaise sur le sol. Puis, pour s'assurer de garder la main, il ouvrit le dossier, cherchant le nom de la gamine dont il n'arrivait pas à se rappeler.
Il se crispa en lisant le morinom inscrit en gros, tout au début.
« Nom et prénom.
— C'est pas écrit dans votre petit dossier ?
— C'est moi qui pose les questions. Nom et prénom. »
Elle fixa le dossier, alors Bill le ferma, mais il était plutôt sûr qu'elle avait réussi à lire ce qu'il voulait cacher, alors qu'il n'avait aucune raison de le faire. Comme elle mettait du temps à répondre, il se demanda si elle était assez bête pour ne pas en avoir encore trouvé.
« ... Sarah Hellman. »
Bill acquiesça, rouvrit le dossier, raya le morinom et corrigea. Il remarqua du coin de l'œil qu'elle se redressait sur sa chaise. Il avait piqué sa curiosité.
Peut-être que la subtilité pouvait l'aider, mais ça le faisait bien chier. Il ne voulait pas être subtil avec celle dont il était convaincu de la culpabilité.
« Donnez-moi votre version des faits sur les événements de la nuit du 13 octobre. »
Elle secoua la tête, les yeux vides, puis se tourna vers la vitre sombre.
« J'ai déjà été interrogée et je n'ai rien de nouveau à dire.
— C'est pas à vous de décider combien de fois vous devrez répondre à cette question. »
Elle ne répondit rien pendant un long moment. Il regarda les ongles qui s'enfonçaient dans ses bras, essayant de trouver la preuve du crime là-dedans.
« Je dormais quand l'incendie s'est déclaré. J'ai récupéré Lucy pour la sortir de là. Je n'ai pas pu retourner chercher nos parents.
— C'est tout ? Vous en parlez comme si vous résumiez une histoire. Vos parents sont morts, et on dirait que ça ne vous fait rien.
— J'ai déjà pleuré mes parents. Maintenant, je dois prendre soin de Lucy. »
Elle l'énervait, à se moquer de lui de la sorte.
« Bien sûr, grinça-t-il. Saviez-vous que votre père avait des ennuis avec les gangs de la ville ? »
Elle ne lui répondit pas, n'en ayant pas besoin, il voyait très bien sur son visage qu'il avait raison.
« Vous a-t-il dit combien il leur devait ?
— Bien sûr, c'est moi qui tenais les comptes pour toute la famille, ironisa-t-elle avec une voix exagérément fausse.
— C'est pour ça qu'ils l'ont tué ? Parce qu'il leur devait de l'argent depuis trop longtemps ?
— Ils n'auraient aucun intérêt à tuer celui qui leur devait de l'argent.
— Sa mort aurait été un dommage collatéral. »
Elle le sonda du regard, comme si elle essayait de deviner ce à quoi il pensait.
« Vous n'y croyez pas, murmura-t-elle avant de ricaner. Allez, laissez-moi deviner. Vous croyez qu'il s'agit de Lucy, c'est ça ? La gamine avec des troubles mentaux, parce que c'est facile. »
Elle cracha presque ces derniers mots, emplie de haine. Il l'ignora.
« En tout cas, il n'y a pas de traces d'effraction sur le lieu du crime.
— Des ruines en cendres, sacré lieu du crime. Ça a dû être tellement évident à repérer.
— Et il serait cohérent d'en déduire que le coupable vienne de l'intérieur, ce que supposent certains de mes collègues et supérieurs.
— Que le coupable soit Lucy. Je sais que vous en êtes persuadés.
— Qui d'autre ? singea-t-il, feignant l'ignorance. Vos parents ? Il est vrai qu'ils n'avaient rien de modèles, qu'ils pouvaient se montrer abusifs. »
Le regard de la jeune fille s'étrécit. Elle ne frappait plus du pied sur le sol et s'était crispée.
« Merci de confirmer que la police savait ce qu'il se passait mais n'a rien fait. »
Elle semblait à deux doigts de se jeter sur lui, comme si sa plainte était compréhensible. La LSPD ne pouvait pas sauver tout le monde, pas quand les gangs posaient de tels problèmes en permanence.
« Vous avez juste été plus rapide que nous. »
L'adolescente secoua la tête et regarda ailleurs quelques instants avant de soupirer.
« Ça n'aurait pas pu être Lucy, vous êtes idiot. Tout ce qui était inflammable était hors de sa portée juste au cas où. Et même si ça n'avait pas été le cas ! Les incendies, ça ne lui ressemble pas.
— Non, en effet. »
Il sentit qu'elle comprenait enfin ce qu'il sous-entendait, aussi se retrouva-t-il confus de voir le soulagement la traverser avant qu'elle ne se redresse en ricanant.
« Bien sûr. »
Mais elle ne confirma rien à voix haute, ce qui l'aurait bien aidé, et il comprit tout de suite qu'elle savait qu'il n'avait pas de preuves.
« Vous savez, ça pourrait sauver votre sœur de-
— Non. Ce qui aurait sauvé Lucy, c'est que la police intervienne. Ce qui l'aurait sauvée, c'est qu'on la sorte de ce foyer de fous ! Vous croyez ce que vous voulez, mais vous êtes aussi con que les autres.
— Si vous voulez ajouter outrage à agent-
— J'ajoute mon cul sur votre connerie ! On aurait pu crever dans cette incendie ! À quel moment est-ce que j'aurais mis Lucy en danger ? Vous savez le nombre de fois que je vous ai appelé à l'aide ? Qu'un agent a ignoré les hurlements de mon côté de l'appel pour me dire que mes parents avaient le droit de me punir parce que je suis une sale gosse ? Vous étiez où quand j'avais besoin d'aide ? Quand Lucy avait besoin d'aide ? »
Il n'apprécia pas cette remarque qui le mettait soudainement en doute. Il n'était pas au courant de ces appels, mais aucun de ses collègues n'aurait laissé une gamine appeler encore et encore à l'aide sans réagir... si ?
À présent debout, l'adolescente s'accrochait à la table pour ne pas retomber en arrière et le fixait avec une haine qui lui semblait moins injustifiée, pendant un seul instant. Mais il n'allait pas croire n'importe quelle gamine balançant des propos sans preuve. S'il ne pouvait plus avoir confiance en ses collègues, il ne pouvait avoir confiance en personne.
« C'est ça. Eh bien, vous savez quoi— »
La porte s'ouvrit sur le sergent Kuck. Il passa sa tête et soupira en voyant l'adolescente.
« Mais vous en avez pas fini avec cet interrogatoire ? Vous n'écoutez pas la radio ? Le directeur de l'hôpital veut récupérer le fils Hellman. »
Bill grinça des dents en se tournant vers son supérieur. Ce type le rendait dingue, avec sa voix trop aiguë et ses airs d'imbécile, et il n'attendait que de le voir quitter le commissariat, parce qu'il n'y avait pas sa place.
« Je n'ai pas— »
Il ne put pas finir sa phrase, parce que Sarah Carter se précipita en dehors de la salle d'interrogatoire, prenant l'échappatoire sans hésiter. Après un regard désapprobateur, le sergent quitta à son tour la pièce, et Bill se retrouva seul, sans avoir réussi à faire avouer quoi que ce soit à cette gamine. Le pire dans tout ça, c'était qu'il commençait à douter de la seule piste fiable qu'ils avaient, et ça ne lui plaisait pas du tout, de se remettre en question sur une affaire aussi grave et qu'il était le seul à se soucier de la vérité.
