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Neuf millimètres

Summary:

Vous savez, il y a des soirs comme ça, dans la vie de détective. Des soirs où on laisse échapper sa cible comme un débutant. En général, c’est comme ça qu’on se retrouve à s’enfiler des whisky en matant un gamin habillé en femme dans un bar gay à la réputation douteuse.

Notes:

Earl, j'espère avoir suffisamment brouillé les pistes pour que cette fic soit au moins un peu une surprise, (Je suis suffisamment mauvaise à cet exercice pour que Wis m'ait grillée jour 1... -_-).

Quand LB m'a annoncé que j'étais tombée sur toi, j'ai su que je devais écrire cette fic. C'est pas exactement ce que tu avais demandé, mais j'ai supposé que c'était l'occasion où jamais de mettre en mots ce scénario né un soir fiévreux de juin et qui nous tenait tous les deux à cœur (je ne m'en souvient plus vraiment mais les archives de la conversation disent que j'ai pleuré.)

Trigger Warnings :
- Alcool
- Sexualité
- Dub con
- Écart d’âge
- Mouvements d’épaules

Petit avertissement en plus : le narrateur n'utilise pas toujours du vocabulaire approprié et fait du freestyle avec les pronoms.

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Vous savez, il y a des soirs comme ça, dans la vie de détective. Des soirs où on laisse échapper sa cible comme un débutant. En général, c’est comme ça qu’on se retrouve à s’enfiler des whisky en matant un gamin habillé en femme dans un bar gay à la réputation douteuse.

Oh, bien sûr, je n’étais pas là par plaisir.

Au départ, j’étais sur une mission de filature pour une riche cliente qui suspectait une infidélité de son mari… Une affaire banale. Je l'aurais bouclée en une seule soirée si ma cible n’avait pas disparu dans ce minuscule et unique cabinet de toilettes, masqué par un ridicule mais bruyant rideau de perles. Impossible de le suivre plus loin dans ces conditions.

Je m’étais donc contenté d’attendre qu’il ressorte des lieux d’aisance. Mais, après deux verres de whisky – plutôt bon – à observer ce mystérieux garçon roux qui avait déjà capté mon attention, j’avais réalisé subitement que l’homme que je suivais n’était pas réapparu. Et, à ma montre, cela faisait bien une heure qu’il se soulageait.

Furieux, j’avais aussitôt prétendu me rendre aux toilettes à mon tour. Tout ça pour trouver le cabinet vide. Maudissant mon inattention, j’avais été voir le barman pour lui demander discrètement si l’établissement disposait de chambres où soulager d’autres genres de besoin. – Ça ne m’aurait pas surpris, vu l’allure des lieux… – L’homme, suspicieux, m’avait aussitôt renvoyé sur les roses et j’avais dû retourner aux toilettes et examiner la pièce pour découvrir où ma cible avait bien pu disparaître. J’étais certain de ne pas l’avoir vu revenir. Je constatais alors avec dépit qu’une petite fenêtre carrée surmontait le siège. Il suffisait d’être un peu agile pour y grimper et sortir par derrière. J’y parvins sans peine quand j'essayai. Malheureusement, ma cible s’était déjà enfuie depuis longtemps et je n’avais aucun moyen de savoir dans quelle direction elle avait disparu.

J’ai du me résigner à abandonner ma filature pour la soirée. Mais ce n’était que partie remise, je comptais bien retrouver le type dès le lendemain et rendre des comptes détaillés à sa femme. Et, dans un premier temps, elle serait sûrement très intéressée d’apprendre qu’il fréquentait ce type d’établissements.

Quant à moi, je me suis finalement décidé à regagner la salle principale et commander un troisième whisky, histoire de noyer ma frustration de m’être fait ainsi avoir comme un bleu. A ma grande satisfaction, le garçon habillé en fille s’y trouvait toujours avec ses cheveux roux et son air paumé.

Il se tortillait sur son tabouret de bar, l’air gêné. De là où j'étais, je pouvais voir ses regards d’envie glisser sur les couples enlacés dans les coins de la salle. – Vu les gestes intimes qu’ils s’autorisaient, certains avaient déjà oublié qu’ils se trouvaient dans un établissement public. – Finalement, les joues rougies par la gêne ou l’alcool, le jeune homme s’est replongé dans son verre qu’il a vidé d’une gorgée avant de se lever d’un geste décidé.

Je l’ai regardé traverser la salle d’un pas presque égal avant de s’arrêter devant la table d’un grand type blond qui buvait seul. Le petit s’est appuyé du plat de la main sur le plateau en imitation bois et a adressé un grand sourire à l’autre homme qui n’a pas paru très réceptif. Je l’ai ensuite vu tenter une approche mais le volume de la musique dans la salle m’a empêché de l’entendre. Dommage, le peu que je l’avais entendu dire avant ça était formidablement stupide…

J’ai savouré mon whisky. Le regarder batifoler était très distrayant. Il faisait le tour de la salle en tentant vainement d’attirer l’attention d’un des autres clients avant de retourner se réfugier dans un verre sur son tabouret devant le comptoir. De toute évidence, il était là pour se trouver un mec pour la soirée mais sa technique n’était pas très concluante.

Comme le grand blond l’avait repoussé, lui aussi, je l’ai regardé regagner le bar pour réclamer un nouveau verre. J’avais déjà perdu le compte de tout ce qu’il avait ingurgité. Comme il lui faudrait bien deux minutes pour récupérer sa boisson et l’avaler, je me suis autorisé à me replonger dans le fond de mon troisième verre.

« Hé ! Ça te dirait de voir ce qu’il y a sous l’uniforme ? »

Il m’avait pris par surprise. Finalement, il n’avait pas attendu son verre et était directement revenu vers moi. Peut-être qu’il avait fini par remarquer que je l’observais… – Putain, il devait vraiment avoir faim pour s’intéresser à une épave comme moi… – Il était bien proche quand j’ai levé les yeux pour le regarder, presque sur mes genoux. Il portait un débardeur crop top et un short en jean coupé pour femme qui s’arrêtait au ras de ses fesses, dont il épousait avantageusement les courbes, et il s’appuyait maladroitement au plateau de ma table pour accentuer son déhanché. – Honnêtement, j’avais une très, très belle vue.

« Désolé, mais j’crois pas qu’tu porte un uniforme, mon gars.

-Non, mais c’est pour le… »

Je l’ai coupé avant qu’il s'embarrasse encore plus.

« Et qu’est ce qu’il y aurait sous l’uniforme ? »

Je sais ce que vous pensez, mais c’était quand même lui qui était venu m’aborder le premier.

« Un neuf millimètres, a-t-il déclaré fièrement. »

J’ai manqué de m’étouffer avec ma gorgée de whisky, mais il n’a pas eu l’air de réaliser que je riais du ridicule de son approche. Un sourire soulagé a illuminé son visage et il s’est laissé tomber sur la chaise à côté de moi. J’ai eu chaud en le voyant tirer sa chaise plus près de moi, mais c’était juste à cause de l’alcool. D’ailleurs, maintenant que je le voyais de près, ce garçon habillé en fille me rappelait quelqu’un. Il a pris une longue gorgée de son verre plein et a regardé vers moi en battant des cils. Visiblement, il avait mis du mascara et ses paupières étaient couvertes de paillettes. C’est là que je me suis dit que j’avais sûrement pas affaire à un mec en fait…

Je m’étais bien amusé à la regarder batifoler comme une adolescente, mais maintenant que je la voyais de près, quelque chose me chiffonnait. Elle avait visiblement du mal à se tenir droite sur sa chaise et j’avais l’impression que le flot d’alcool qu’elle avait avalé n’était là que pour se donner du courage. – J’en étais moi-même à la moitié de mon verre et j’avais atteint un niveau de lucidité que seule la consommation d’alcool peut susciter.

« Tu vas bien ? je lui ai demandé doucement.

-Ouuaaais ! a-t-elle lancé en rejetant la tête en arrière. C’est une super soirée, on s’amuse ! »

J’ai vaguement hoché la tête. Il fallait que je fasse un truc pour elle. À ce rythme, elle tiendrait plus très longtemps. J’ai avalé le fond de mon verre et je lui ai montré en déclarant :

« J’vais en reprendre un, tu veux quelque chose ? »

Elle m’a souri, mais il m’a semblé que ses yeux s’étaient humidifiés.

« Ouais ! »

Je l’ai laissée seule un instant, le temps d’aller commander quelque chose à boire, j’ai repris un whisky pour moi et j’ai réclamé un genre de thé glacé pour la petite. Comme ça, une fois dans le verre, ça sautait pas tout de suite aux yeux que c’était du soft… La gamine m’a accueilli avec un grand geste quand je suis revenu. Mais j’ai surtout remarqué qu’elle avait profité de mon absence pour retourner chercher le verre qu’on lui avait servi sur le bar pendant qu’elle me parlait.

« Tu devrais faire plus attention à toi… j’ai déclaré en me laissant tomber sur ma chaise. »

J’ai ensuite attrapé son verre déjà presque vide pour le mettre hors de sa portée.

« On sait jamais, quelqu’un a peut-être mis un truc dedans… »

Les yeux de la rouquine se sont écarquillés.

« Ta mère t’a jamais dit de faire attention à pas laisser ton verre sans surveillance ? »

Elle a froncé les sourcils, puis regardé ses ongles couverts de vernis bleu.

« C’est les meufs qui doivent faire attention… a-t-elle marmonné d’un air boudeur, assez bas pour que j’aie du mal à l’entendre. »

J’ai pointé ses vêtements féminins et son maquillage.

« Une meuf c’est pas précisément ce que tu cherches à être, ce soir ? »

Ma question l’a laissée sans voix. Elle s’est aussitôt réfugiée dans le verre que je lui avais tendu. J’en ai profité pour l’observer un peu plus. Elle me disait vraiment quelque chose, mais impossible de savoir où je l’avais déjà vue. Une transsexuelle avec des cheveux roux… ça me disait vraiment rien…

Elle a reposé son verre encore plein sur la table et m’a jeté un regard blessé. Je lui ai fait un sourire d’excuse.

« Désolé ma jolie, mais t’as assez bu comme ça pour ce soir… »

Son regard furieux est passé de moi au verre mais j’ai continué la conversation avant qu’elle ait l’idée de me fausser compagnie. – Pas très prudent, dans son état.

« Tu viens souvent ici ? »

Elle a jeté un regard autour d’elle, comme si elle cherchait quelqu’un pour venir à son secours.

« Nan. »

Très bien, elle allait me laisser faire la conversation tout seul.

« Ouai, j’comprends… Crois-moi, y a des tas de bars gay beaucoup mieux en ville. »

La petite avait repris le verre que je lui avais offert et plongé le nez dedans pour éviter la conversation, mais j’ai distinctement vu qu’elle manquait de s’étrangler avec une gorgée de thé. Je lui ai sourit gentiment.

« J’peux te donner quelques adresses si tu veux. »

Elle a plaqué son poing devant sa bouche pour étouffer une toux. Je l’ai laissée tranquille le temps qu’elle se calme. Quand elle a enfin repris son souffle, elle m’a lancé un regard de reproche. J’ai fait semblant de ne pas le remarquer.

« Qu’est ce que tu fais là, alors ? a-t-elle finalement demandé d’une voix rauque. »

Je lui ai souri d’un air mystérieux.

« Ce soir, je suis en mission. »

Elle a froncé les sourcils et je lui ai tendu la main pour me présenter.

« Harry Bauer, détective. »

Elle m’a dévisagé une seconde et j’ai vu sur son visage l’instant exact où elle m’a reconnu. Ce n’était donc pas moi qui imaginais des choses, je l’avais bien croisée un jour. – Remarquez, peut-être qu’elle était pas habillée en fille…

« ... Monier… a-t-elle marmonné en serrant à peine ma main. »

Oui, ça aussi, ça me disait un truc.

« Pas de prénom ? »

Elle a pincé les lèvres.

« Nan. »

Très bien. De toutes manières, Monier, ça me disait bien quelque chose. J’étais à peu près certain que c’était un des gars de Bill. J’ai discrètement sorti mon téléphone pour confirmer la piste.

Commissaire Bill Boid

Dit voir, Monier, c’est pas un de tes gars ?

Un type roux un peu maigre

01:14

« Je veux bien les adresses, a admis la fille pendant que je fixais mon écran. »

Je me suis retourné vers elle. Elle évitait mon regard et visiblement, ses joues déjà rouges s’étaient enflammées. J’ai contenu un sourire.

« Ouais, une seconde, je te file ça. Il y en a quand même un ou deux où ils sont plus sympas pour les filles comme toi. »

Elle s’est mordue les lèvres.

« Chuis pas vraiment une fille. J’crois pas en fait… »

Je n’ai pas su quoi lui répondre. Heureusement, la vibration de mon téléphone m’a tiré de l'embarras. J’avais une réponse de Bill.


Guy Monier ouais

01:17
Tu sais si il a une soeur ou un frère

01:18
Pas que je sache

01:18

Oui… Guy Monier. Le petit policier roux, celui qui traînait toujours en compagnie du sergent Ben ou du lieutenant Panis, souvent des deux. Au fil de mes rendez-vous avec Bill, je commençais à repérer les dynamiques qui se jouaient au sein du commissariat de Sinner Street. Il était par exemple impossible de voir le jeune stagiaire sans au moins l’une des sergentes du NCIS, comme elles aimaient à s'appeler elles-même, et le cadet Michael ne traînait jamais bien loin des talons du sergent Némar – et les regards que les deux hommes se lançaient ne laissaient aucun doute sur la manière dont ils employaient leur temps de patrouille, seuls dans une voiture banalisée…

Pour quelle raison je passais tant de temps au commissariat ? Bill, le commissaire Boid, avait enfin remarqué mes talents et il ne se passait plus une semaine sans que je reçoive un appel pour me proposer une enquête. Je lui avais jusqu’alors offert une entière satisfaction. Nos entrevues professionnelles se faisaient de plus en plus longues et prennaient désormais un tour plus… personnel – sur lequel je ne m’étendrai pas, mais je connaissais maintenant le canapé du bureau de mon nouveau partenaire d’enquête mieux que mon propre lit.


Ok très bien

Merci

01:20

Quand j’ai relevé les yeux, Monier avait discrètement récupéré le verre d’alcool que j’avais essayé de lui retirer. Je l’ai laissé(e) faire parce que j’étais parfaitement certain que personne n’essayait de le ou la droguer. Je l’ai regardé(e) boire en songeant que la consommation de cette jeune personne était préoccupante. De toute évidence, il ou elle buvait tout(e) seul(e) depuis le début de la soirée, personne n’était resté avec lui ou elle autant que moi. Le fait qu’il ou elle ne soit pas en compagnie de ses collègues habituels m’aurait alerté bien plus tôt si je l’avais reconnu(e).

« Du coup, je dois dire monsieur ou madame ? J’ai fini par demander, agacé par cette gymnastique mentale.

-Je sais pas. »

Il ou elle a paru réfléchir un instant.

« Madame c’est bien, a-t-elle fini par déclarer en fronçant les sourcils. »

J’ai eu l’impression qu’elle n’était qu’à moitié convaincue. Mais honnêtement, ce sujet de conversation me mettait mal à l’aise, et même si j’avais eu l’occasion de rencontrer bien des créatures de la nuit, j’aurais été bien en peine de l’éclairer sur ce genre de choses. Je l’ai laissée contempler le fond de son verre à travers la surface ambrée de sa boisson et me suis réfugié dans ma conversation avec Bill.


Il s’est disputé avec des collègues aujourd’hui ?

01:23
Non

01:23
Enfin c’est leurs histoires, je me mêle pas de ça

Pourquoi tu veux savoir ça ?

01:24
Comme ça

Je te raconterais demain

Là je suis en filature

01:26

Je n’ai rien ajouté. Il n’avait pas besoin de savoir que j’avais perdu ma cible en dix minutes. Même si il m’avait déjà vu à poil, j’avais encore un peu d’honneur à garder face à lui.


Ok très bien

Bonne soirée alors

01:27
Oui bonne soirée à toi aussi

01:27

J’ai alors remarqué l’heure qu’affichait mon téléphone. J’aurais pu veiller encore bien plus tard, mais sans cible, c’était juste un coup à être épuisé et inefficace le lendemain, comme ma lointaine expérience de jeune flic fêtard me l’avait appris. La gamine aussi allait être en miettes… J’aurais dû demander à Bill si elle était en service le lendemain.

J’ai fini mon dernier verre en la regardant encore. Elle avait vidé le sien et regardait dans le vide. J’ai vu un hoquet secouer son ventre et ses yeux briller une seconde avant qu’elle se reprenne. Elle a serré sa mâchoire et les poings. Il devait quand même bien y avoir une solution pour pas la laisser toute seule ici… Finalement, j’ai reposé mon verre un peu brutalement pour avoir son attention.

« Bon… Il se fait tard, je vais y aller. »

Sans vouloir me vanter, elle a eu l’air un peu déçue de m’entendre le dire. Et ça tombait bien, je comptais là-dessus. Je lui ai fait un sourire charmeur.

« Ça te dirait que je te ramène ? »

Elle a baissé les yeux une seconde. Je l’ai regardée avaler le fond de son verre cul sec avant de répondre.

« Ok.

-Super, ma voiture est pas loin, mais p’t’être que tu préfères attendre là que je la rapproche.

-Nan, j’viens. »

Elle est restée prudemment à distance le temps de sortir du bar, mais dès que nous avons tourné le coin de la rue, elle a glissé un bras sous le mien. J’avoue, j’ai apprécié. C’était pas tous les jours que j’avais une petite jeune qui me faisait des avances… – De toute évidence, à 47 ans, j’avais perdu le charme de mes jeunes années, mais peut être bien qu’il m’en restait un peu, finalement. – Elle a évité mon regard quand elle a dû me lâcher pour monter dans ma voiture.

J’ai vérifié qu’elle s’attachait bien avant de démarrer. Elle devait commencer à être bien attaquée avec tout ce qu’elle avait déjà bu, mais heureusement, pas assez pour oublier sa ceinture. Elle m’a jeté un regard, mais a détourné les yeux en réalisant que je la regardais. – Mignonne.

« On passe prendre un dernier verre chez moi ? »

Honnêtement, je ne sais toujours pas ce qui m’a pris de demander ça… Ou, si ! Je me suis dit qu’elle avait trop bu pour être laissée seule. – Mais son regard, un peu vitreux, c’est aussitôt rallumé. Elle a hoché la tête avant de baisser immédiatement les yeux pour regarder encore une fois son vernis à ongle.

On a pas trop discuté sur le chemin qui menait à mon appart et j’ai réalisé un peu tard que je l’emmenais à côté de son lieu de travail. Mais je n’étais pas supposé savoir qu’elle travaillait au commissariat en face de chez moi. J’ai donc fait semblant d’ignorer les regards nerveux qu’elle lançait au poste de police en descendant de la voiture. J’ai moi aussi surveillé l’établissement en me garant. À la lumière qui brillait encore dans son bureau, je devinais que Bill n’était pas encore parti. Il faudrait que je pense à lui rappeler de dormir une fois que j’aurais couché la petite.

Elle est revenue se réfugier contre moi quand je suis descendu. J’ai imaginé une seconde que Bill me voyait avec une petite jeune au bras... – Non, mauvais plan, ça l’aurait sûrement mis hors de lui…

Évidemment, je n’avais pas prévu de recevoir quelqu’un ce soir, encore moins une petite jeune. Mais mon appartement était… présentable. J’ai discrètement éteint mon ordinateur en appuyant sur le bouton power en passant – oui, je sais qu’il ne faut pas faire ça, mais dans mon métier, le plus important c’est que les infos confidentielles le restent – et j’ai attrapé les feuilles de notes que j’avais laissés sur le canapé et j’en ai fait un pile propre sur le bureau en lui faisant signe de s’asseoir. La petite a froncé le nez en entrant dans mon salon/bureau. J’ai ouvert la fenêtre, on était au début de l’hiver et la nuit était fraîche, mais ça n’a pas eu l’air de la déranger.

« Tu veux boire quoi ? »

Elle a sursauté quand je lui ai parlé. J’ai froncé les sourcils, mais avant que j’aie eu le temps de lui demander si ça allait, elle avait répondu.

« Un truc qui tape. »

J’ai froncé un peu plus les sourcils dans ce qui se voulait un regard sévère.

« Tu crois pas que t’en a assez eu pour ce soir ? »

Ma réponse l’a prise de court. Je l’ai laissée reprendre ses esprits avant de me répondre. Vu le temps que ça lui a pris, j’avais eu raison de refuser.

« Mais ça va, j’ai juste besoin de me détendre, elle a précisé. Avant… »

Elle s’est arrêtée et m’a jeté un regard intense mais un peu effrayé.

« Avant quoi ? »

Je me suis dit qu’on s’aventurait en terrain glissant, parce qu’elle était vraiment très mignonne, assise comme ça sur mon canapé avec ses vêtements trop courts. Elle a hésité, l’air de pas trouver ses mots.

« Avant qu’on… baise.

-Quoi ? j’ai répondu avec un petit rire. Non, non, ma jolie, il est pas question qu’on baise. »

L’atmosphère de la pièce s’est tendue d’un coup.

Et à ma grande surprise, les yeux de la petite se sont soudain remplis d’eau. – Merde.

« Je te plais pas. »

Merde. – Elle s’est décomposée sous mes yeux. – OK. – Par contre, ça faisait vraiment super longtemps que j’avais pas eu une fille bourrée en larmes sur mon canapé. – Je veux dire une qui avait envie de baiser… D’habitude c’était juste des clientes. – Je me suis demandé comment ma chère Kitty gérait ce genre de choses pendant que des torrents de larmes dégoulinaient sur le maquillage de la petite, qui fondait à vue d'œil. Finalement, je me suis dit qu’il serait à propos d’aller chercher des mouchoirs dans la salle de bain.

Quand je suis revenu, elle n’était toujours pas calmée, alors je me suis assis sur le canapé juste à côté d’elle. Quelques fiches que j’avais oublié de retirer ont glissé au sol.

« Eh ben, il faut pas pleurer comme ça… J’ai dit en lui tendant un mouchoir. »

Elle s’est mouchée dans un bruit répugnant. Je lui ai prudemment tapoté le dos.

« C’est pas que tu me plais pas, mais…

-Te fatigue pas, a-t-elle craché à travers ses larmes. De toute manière, personne veut de moi. »

Elle a reniflé sans utiliser le mouchoir serré dans son poing, avant d’ajouter :

« Même quand j’essayais avec les filles, ça marchait pas… Quand j’ai compris… je me suis dit que… Mais, ça aurait dû marcher avec les mecs… J’ai fait tout comme il fallait et… »

J’ai eu du mal à suivre soudain, les quatres whiskies me tapaient salement sur le crâne.

« Attends, attends… Reprend depuis le début. Tu croyais que t’étais lesbienne, mais en fait t’es hétéro ? »

Elle a écarquillé les yeux avant de froncer les sourcils.

« Nan. Je croyais que j’étais un mec normal.

-Normal ?

-Qui aime les meufs, a-t-elle déclaré en me fixant comme si j’étais stupide.

-Ah, hétérosexuel ?

-Ouais. »

J’ai hoché la tête.

« Effectivement, on commence à peu près tous comme ça. »

Elle a pincé les lèvres avant de s’essuyer les yeux avec sa paume.

« Du coup, finalement, tu aimes pas les meufs.

-Nan. »

Elle a froncé les sourcils et fixé le désordre sur le bureau devant elle.

« Quand je suis devant une meuf, même une hyper sexy, ça me fait rien…

-Je vois. Et les mecs du coup ? »

Elle a gardé les yeux fixés sur l’ordinateur. Je les ai vus se remplir d’eau à nouveau et elle a très lentement hoché la tête. Une larme a coulé le long de sa joue au ralenti avant de se décrocher d’un coup de son menton. Fascinée, je l’ai contemplée sans oser rompre le silence.

J’ai cru qu’elle saurait se reprendre, mais elle a soufflé d’une voix fluette.

« Je veux pas… »

J’ai froncé les sourcils et ses larmes ont redoublé.

« J’veux pas être pédé. »

Je lui ai tendu un autre mouchoir, elle l’a pris et serré dans son poing sans l’utiliser.

« Si t’es une meuf toi-même, t’es pas vraiment pédé…

-Je suis pas une meuf. »

J’ai froncé les sourcils, mais cette fois-ci, elle avait l’air sûre d’elle.

« J’aime bien, a-t-elle dit en faisant un geste vers son corps… Ça m’fait une impression agréable, là. »

Elle a vaguement désigné son ventre avant de continuer.

« Mais je sais pas… J’ai un peu l’impression d’être déguisé. »

J’ai hoché la tête, mais honnêtement, encore une fois, ses interrogations me dépassaient.

« Faut peut-être du temps pour s’habituer à ce genre de choses… J’ai tenté d’un ton rassurant. »

Elle a haussé les épaules.

« Peut-être…

-T’as pas quelqu’un avec qui tu pourrais parler de ça ? Une autre personne transsexuelle ? »

Elle s’est mordu les lèvres. Je lui ai laissé le temps de réfléchir, mais clairement, elle en a pas eu besoin.

« Si, j’ai Al… Un collègue.

-Ben c’est super, ça.

-Ouais… a-t-elle soupiré. Mais j’ose pas… C’est trop… Enfin, lui, c’est vraiment un mec et moi… Chais pas. Et c’est pas si important que ça. J’peux juste rester un mec et personne saura jamais rien. »

J’ai haussé un sourcil. Elle a baissé les yeux, clairement, c’était plus important que ça. Je me suis éclairci la gorge.

« T’sais quoi ? Je crois que t’es trop bourrée pour y réfléchir ce soir… »

Elle a vaguement hoché la tête. Et s’est aussitôt remise à pleurer.

« J’voulais juste… Essayer avec un mec pour voir… »

J’ai acquiescé, mais elle me regardait pas. Elle était occupée à froisser rageusement les mouchoirs entre ses doigts.

« Mais j’ai pas eu les couilles… »

Je lui ai à nouveau tapoté le dos.

« Tu sais, moi, je pense qu’il en fallait des couilles pour tenter tout ce que t’as fait ce soir… Et puis t’es pas tombée si loin du but, non ? Un gars t’as ramenée chez lui… »

Honnêtement, j’étais pas parfaitement sûr de là où j’allais avec cette remarque – j’essayais vraiment juste de la rassurer, calmez-vous. – J’ai avalé de travers quand elle a relevé ses yeux larmoyants vers moi. Je me suis soudain demandé si les soirées de Kitty ressemblaient vraiment à ça : un gars paumé qui pleure sur un canapé encombré… En fin de compte, c’était pas vraiment sexy. Elle a entrouvert la bouche puis l’a refermée.

« Par contre, honnêtement, tu devrais quand même faire gaffe. Tous les mecs ont pas des très bonnes intentions, que tu sois une meuf ou pas… Laisse pas le premier mec que tu rencontre t’embarquer chez lui comme ça. »

Elle a pâli soudain.

« T’inquiète, moi, je vais pas en profiter, mais t’as beaucoup trop bu. »

Son expression inquiète s’est transformée en grimace boudeuse.

« Je sais ce que je fais, j’ai l’habitude.

-De finir torchée ?

-Ouais, a-t-elle répondu avec un regard de défi. »

J’ai soupiré.

« Alors, je sais que je suis pas un exemple, mais c’est pas une bonne idée de boire autant. »

Comme je sentais qu’elle allait se fermer si je continuais, j’ai changé de sujet.

« T’as des préservatifs ? »

Elle est devenue toute rouge et a baissé les yeux. J’ai froncé les sourcils en la voyant secouer la tête.

« Ya pas b… »

Mon soupir agacé l’a coupée.

« Va t’en acheter demain. Tu sais jamais si l’autre en aura. Peut-être que ça craint rien pour les bébés, mais t’as pas envie de choper une saloperie, crois-moi. »

Elle a levé un regard interrogateur vers moi, mais je n’ai pas développé, j’avais vraiment pas envie d’en parler. – Vraiment pas envie. – Quand elle a compris que je ne répondrais pas à sa question silencieuse, elle a baissé les yeux à nouveau. J’ai continué.

« Tu voudras avoir du lubrifiant sous la main aussi… »

Cette fois, elle s’est complètement figée, est devenue écarlate et a caché son visage dans ses mains. Je me suis retenu de rire pour pas la gêner encore plus et j’ai attendu qu’elle ose émerger à nouveau. Finalement, comme elle osait vraiment plus me regarder, je me suis levé en lançant :

« Bon, je vais chercher un truc à boire, mais on va partir sur du soft ! »

J’ai été remplir ma bouilloire électrique dans ma cuisine miteuse et j’ai sorti deux tasses et deux sachets de tisane « nuit enchantée ». – Oui, je sais ce que vous pensez, c’est un truc de mémé, mais je connais rien de plus efficace pour se sauver d’une gueule de bois. – Bon, la petite aurait peut-être besoin d’en boire une dizaine pour éponger tout son alcool, mais c’était toujours ça de pris.

Évidemment, elle a fait la grimace quand je suis revenu avec mes deux tasses de tisane.

« Râle pas, j’ai dit en poussant une assiette sale pour poser les tasses sur la table basse. Tu vas en avoir besoin pour te lever demain. »

Je me suis laissé tomber dans le fauteuil à côté du canapé. Elle a fait la moue mais elle a fini par prendre la sienne en me voyant boire. Je l’ai regardée serrer la tasse chaude entre les mains pour se réchauffer – quelle idée de sortir en short en plein hiver. – Elle a pris une première gorgée et puis, finalement satisfaite, je l’ai vue descendre la tasse en trois gorgées. Je lui a fait un sourire satisfait auquel elle a répondu par une moue blessée.

Je l’ai encore observée un peu. Le temps et la discussion avaient fini par faire effet, elle avait l’air plus lucide, moins à fleur de peau. Comme elle avait renoncé à me charmer, son visage prenait naturellement une petite moue boudeuse qui lui allait étonnement bien. Je devinais un fantôme de barbe sous les taches de rousseur de ses joues et son rouge à lèvres avait taché le rebord de sa tasse. Je me suis permis de descendre mon regard pour la détailler davantage, mais comme je l’ai déjà dit, ses vêtements très courts ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination. J’ai pris le temps de finir ma tasse avant de lui demander :

« T’avais vraiment envie qu’on baise ? »

Bill n'apprendrait jamais ça, et de toute manière, pour autant que je pouvais en juger, on en était encore au stade du plan cul tous les deux. Elle a sursauté, m’a jeté un long regard. J’avais retiré mon manteau et j’ai senti ses yeux parcourir longuement mon corps. – Et ouais, ça m’a fait un truc… C’est pas rien de plaire au commissaire, mais franchement, une petite jeune comme ça qui vous mate, ça vous fait un truc.

« Ouais… a-t-elle admis dans un murmure. »

Je lui ai souri, mais elle évitait mon regard.

« On peut p’t’être s’arranger. »

Elle a relevé les yeux vers moi en fronçant les sourcils. J’ai essayé de me justifier.

« Écoute, clairement, t’es mignonne, mais…

-Mignon.

-Ok, mignon. Mais, je suis trop vieux pour toi. »

Il n’a pas répondu, son visage s'est assombri.

« Ça veut dire que je veux pas te revoir. Tu vas te trouver un petit jeune de ton âge, avec les mêmes objectifs de vie que toi. »

Il a lentement hoché la tête. Je l’ai senti contenir un sanglot, mais il a pas fondu en larmes cette fois.

« Tu vas profiter de ce soir pour voir un peu ce que tu aimes et quand t’auras trouvé le mec de tes rêves, tu seras un super coup… »

Mais je me suis interrompu soudain en pensant à un truc.

« Enfin, t’es sûr qu’il y a pas déjà quelqu’un qui te plait avec qui tu voudrais faire ta première fois ? T’as peut-être pas envie de la gâcher avec un vieux machin comme moi. »

Ses yeux se sont arrondis. Il a bégayé puis baissé les yeux. Il a marmonné un truc au sujet d’un type qui avait déjà une meuf, peut-être, il savait pas trop, c’était compliqué… Il s’est lui-même perdu dans ses explications. J’ai laissé le silence retomber, un peu frustré par ma propre connerie. – Ok, j’voulais bien être sympa, mais j’avais le droit de m’amuser aussi… – Mais c’est lui qui a fini par rompre le silence.

« Nan. Je veux le faire ce soir.

-T’es sûr de toi ? »

Il a hoché la tête. J’ai retenu un soupir.

Il y a eu un silence gênant où on savait ni l’un ni l’autre comment reprendre le fil de la discussion et puis il s’est levé.

Je l’ai laissé s’approcher de moi d’un pas maladroit – mais je crois bien que c’était le stress et pas l’alcool. – Il s’est arrêté entre mes genoux et a posé les mains sur les accoudoirs du fauteuil pour se pencher sur moi. Il avait arrêté d’essayer de prendre une attitude féminine et c’était beaucoup plus sexy… Comme j’ai senti qu’il hésitait, le visage arrêté au-dessus du mien, j’ai posé les mains sur ses hanches pour le faire venir plus près.

« T’es sûr que t’as pas un petit nom ? Je lui ai demandé. J’aime bien savoir avec qui je couche…

-Guy… a-t-il soufflé d’une voix tremblante quand je l’ai attiré plus près pour l’embrasser. »

Il m’a rendu le baiser, pressé et désordonné. C’était presque mignon. Quand je l’ai lâché, il a aussitôt esquivé mon regard, écarlate – mais c’était peut-être parce que j’avais laissé glisser mes mains sur ses fesses… Je les ai prudemment lâchées en voyant sa réaction, mais c’est lui qui est revenu chercher ma main droite pour la reposer dessus.

Il s’est assis sur mes genoux pour m’embrasser encore, un peu mieux. Quand il m’a lâché, je lui ai montré la porte de ma chambre d’un mouvement du menton.

« J’ai un lit aussi… j’ai haleté contre son oreille. Ça sera plus confortable. »

Il a hoché la tête. Je me suis demandé si je réussirais à le porter jusque là, il ne pesait déjà pas grand-chose sur mes genoux… Il a poussé un petit cri quand je l’ai soulevé sans réelle difficulté. – J’avoue que je me suis demandé comment un poid plume comme lui tenait face aux criminels…

« Tu vas pouvoir me faire voir ce fameux neuf millimètres… Je lui ai soufflé en le posant sur le lit. »

Il a repoussé la couette qui faisait un plis sous son dos. J’ai retiré mes chaussures avant de monter sur le lit à mon tour. Il m’attendait bien sagement, allongé sur le dos. Je l’ai vu se mordre les lèvres quand je me suis penché sur lui pour reprendre où on s’était arrêtés.

« Les préservatifs et le lubrifiant sont dans le premier tiroir de la table de nuit… J’ai soupiré en lui embrassant le cou, la main sous son crop top. »



***



Ça faisait longtemps que j’avais pas trouvé quelqu’un dans mon lit au réveil. – P’t’être même que ça remontait à avant la mort de ma femme… – Avec Bill, on n’avait pas ce genre de relation, on se contentait de soirées boulot et du canapé du bureau… Ça m’a fait un peu drôle sur le coup.

Guy dormait comme un bébé, sur le ventre, le nez enfoui dans l’oreiller. J’aurais dû le réveiller pour l’envoyer au boulot. Je commençais à connaître Bill assez bien pour savoir ce qu’il pensait des tire-au-flanc. Mais j’ai pas eu le courage. Le gamin me faisait l’impression qu’il avait pas eu une bonne nuit de sommeil depuis des semaines. Se faire engueuler par le commissaire, c’était pas si cher payé pour un peu de repos…

Je me suis levé sans faire de bruit et en repoussant les vêtements qui traînaient au pied du lit. J’ai choppé un caleçon propre et j’ai été faire un peu de toilette dans la salle de bain. J’avais oublié de pisser après la baise et c’est toujours une mauvaise idée…

Comme, quand je suis sorti, Guy n’était toujours pas réveillé, j’ai préparé un café pour deux. Bien corsé, il allait en avoir besoin pour tenir la journée. J’ai attendu que la cafetière sonne en jetant un œil aux news sur mon téléphone. Apparemment un braquage de Fleeca était déjà en cours, avec un peu de chance, Bill n’avait donc pas remarqué qu’un de ses hommes manquait… Je m’étais enfin servi une tasse quand j’ai entendu un drôle de bordel dans la chambre. Un téléphone sonnait à plein volume. Pas le mien, vu que je l’avais entre les mains. Il y a eu un bruit de chute et un juron sonore.

« Tout va bien, Guy ? J’ai demandé. »

Il ne m’a pas répondu, mais il avait dû réussir à décrocher son téléphone car j’ai entendu sa voix.

« Oui, oui, je vais bien. Non, je suis pas chez moi. Quoi ? Pourquoi t’as fait ça ? »

Il a poussé un profond soupir.

« Ouais… Ok. Oui. Oui, je t’envoie ma position. Quoi ? Non, attends… »

Il y a ensuite eu un long silence. Et puis il est sorti de la chambre en caleçon, les cheveux en bataille et l’air paniqué. J’ai profité de la vue pendant qu’il m’expliquait la situation.

« J’ai un collègue qui veut venir me chercher ici.

-OK, pas de soucis. »

J’ai préféré ne pas lui faire remarquer que vu sa panique, ça devait pas être un simple collègue. – Et honnêtement, j'espérais que ça ne serait pas son supérieur…

« Tu veux un café ? Ça fera passer ta gueule de bois. »

Il a hoché la tête et attrapé la tasse que je lui tendais, puis s’est précipité dans la chambre. Je l’ai regardé faire en vidant ce qui restait de ma propre tasse. Guy est revenu un instant plus tard, l’air encore plus paniqué.

« J’ai que mes vêtements d’hier, a-t-il déclaré d’une petite voix. »

Comme j’ai mis du temps à comprendre le problème, il a précisé :

« J’veux pas qui m’voit comme ça…

-Tu veux que j’te prête un truc ? J’ai lancé par-dessus le rebord de ma tasse. J’dois bien avoir une vieille veste qui traine. »

Il a hoché la tête. Je l’ai suivi dans la chambre pour fouiller mon armoire. Comme je m’y attendais, tout au fond, j’ai trouvé un vieux sweat à capuche qui avait dû me servir pour un déguisement que j’avais oublié. Un truc sur un chantier, ou bien vers la marina… Je lui ai tendu machinalement pendant qu’il enfilait son short.

« Voilà, tu peux l’emmener, pas besoin de me le rendre, je m’en resservirai pas. »

Il a fait une grimace en le voyant, mais il l’a immédiatement enfilé par-dessus son haut moulant. Évidemment, le sweat était trop grand pour lui, il a roulé les manches mais le bas arrivait presque en dessous de son short. – Honnêtement, ça me donnait encore plus envie de lui mettre une main au cul. – Il s’est regardé d’un air critique en baissant la tête pour observer ses jambes mais ce qu’il a vu a dû lui convenir parce qu’il ne l’a pas retiré.

« Merci, a-t-il dit sans me regarder. »

Il a repris la tasse de café qu’il avait posée sur ma commode et l’a vidée en une gorgée comme si il était encore en train de descendre un verre d’alcool. Je me suis demandé si il essayait de se donner du courage.

« J’vais l’attendre en bas. Il s’rait capable de monter si il m’voit pas…

-Attends, donne-moi une seconde pour m’habiller et je t’accompagne. »

J'étais un peu curieux de savoir qui au commissariat le mettait dans cet état. En fait, j’étais certain que Bill ne se déplacerait pas en personne pour un homme en retard. Il m’a regardé, hésitant visiblement, puis il a hoché la tête sans rien ajouter. J’ai passé mes vêtements en vitesse pendant qu’il faisait le tour du salon pour vérifier si il avait rien oublié chez moi, puis j’ai pris le temps de bien ajuster mon pardessus vert en me regardant dans le miroir de l’entrée. L'essentiel était de paraître professionnel.

Guy a évité mon regard en descendant les escaliers. Je voyais bien qu’il savait plus trop où se mettre. Peut-être que j’aurais mieux fait de le laisser gérer tout seul…

Il faisait bien froid ce matin-là. J’ai eu pitié des jambes nues de mon protégé. Mais le commissariat était à deux pas, nous n’avons pas eu longtemps à attendre avant de voir une voiture de police, gyrophares allumés s’arrêter devant nous sur le trottoir. J’ai froncé les sourcils – est-ce que c’était vraiment nécessaire ? – Un agent est descendu précipitamment du véhicule et s'est approché à grands pas nerveux. Je l’ai très vite reconnu, c’était le sergent Ben. Je n’avais pas beaucoup eu l’occasion de le fréquenter, mais il avait l’air d’un homme strict et compétent, Bill en disait beaucoup de bien. J’ai jeté un regard à Guy qui avait l’air de fondre sur place, vu le regard que lui lançait l’autre, je pouvais comprendre pourquoi. Le policier m’a jeté un regard suspicieux avant de se ruer sur son collègue.

« Guy ! Tu vas bien ? »

Il s’est visiblement mordu les lèvres et a baissé les yeux. Je l’ai vu faire un geste pour essayer de cacher son short, mais son collègue n’avait pas l’air de faire attention à ça.

« Ouais, ouais, ça va… a-t-il répondu d’un ton boudeur.

-Excuse-moi pour hier soir, je croyais qu’on annulait tout comme Alain pouvait pas… Mais si tu m’avais demandé… »

Guy a relevé les yeux pour le foudroyer du regard. Ben a reculé d’un pas.

« Ben pourquoi t’as pas proposé si t’en avais envie ? Ça t’aurait évité de flipper pour de la merde ! »

-Guy, tu as coupé ton téléphone toute la soirée, bien sûr que j’étais inquiet ! Pas moyen de te joindre alors que je sais comment tu… »

Je l’ai coupé. Visiblement, si je les laissais continuer, ils allaient s’envoyer des assiettes sales à la gueule. – C’est qu’ça ressemblait sacrément à une scène de ménage, cette histoire.

« Oh, là. Calmez-vous, monsieur l’agent. Il a déjà eu le droit à un bon savon, vous en faites pas. »

Le sergent s’est tourné vers moi en fronçant les sourcils.

« Vous êtes ?

-Harry Bauer, détective privé.

-Ah. Oh, pardon. Franck Peine, du LSPD. Boid travaille avec vous, je crois.

-Exactement. »

J’ai tendu la main. Il avait beau être poli, l’agent Ben – ou Peine, apparemment – ne l’a pas prise. Il me sondait visiblement de son regard sombre. Je l’ai vu me parcourir des yeux avant de glisser un regard à Guy qui se tordait les mains à côté de nous.

« Votre collègue avait beaucoup bu, je me suis dit que ça serait pas prudent de le laisser rentrer seul. »

Ma déclaration n’a pas tellement eu l’air de rassurer le policier. Il m’a jeté un dernier regard avant de se tourner vers Guy et de le prendre par le bras pour l’éloigner un peu. Il a baissé la voix, mais j’ai quand même vu le rouquin devenir écarlate et secouer lentement la tête en évitant son regard. Peine a pincé les lèvres mais il est quand même revenu vers moi en se forçant à sourire.

« Bien, merci beaucoup de vous être occupé de lui hier soir. »

Il allait faire signe à Guy de monter dans la voiture, mais je l’ai arrêté.

« Vous devriez sortir un peu plus souvent avec lui. Il est pas très prudent quand on le laisse tout seul. »

Il a serré les dents et m’a lancé un regard noir mais a hoché la tête quand même.

« Bonne journée, monsieur Bauer, a-t-il lâché d’un ton froid avant d’ouvrir la portière passager. Viens, Guy ! Avec un peu de chance, le commissaire a pas encore remarqué que tu étais pas là… »

Avant de monter, le rouquin s’est arrêté devant moi. Il a évité mon regard en marmonnant un vague « merci ». Je lui ai sourit.

« De rien. Bonne journée, Guy.

-Ouais, salut. »

Je l’ai regardé monter dans la voiture. Il m’a lancé un dernier regard hésitant, mais Peine l’a interrompu en lui murmurant quelque chose avant de fermer la portière. J’étais un peu trop loin pour entendre, mais je jurerais que c’était quelque chose comme : « Tu es mignon comme ça, Guy. »

Je n’ai pas eu le temps de vérifier la réaction de mon protégé. L’autre policier était déjà remonté dans la voiture. Je les ai regardés aller faire demi-tour au bout de la rue, puis repasser devant moi pour rejoindre le parking du commissariat, derrière mon immeuble. J’ai juste eu le temps de remarquer qu'aucun d’eux ne parlait plus. Ils auraient sûrement une grande conversation plus tard.

Je suis remonté chez moi pour finir de me préparer pour les filatures du jour en songeant qu’il faudrait que je demande à Bill des nouvelles de ces deux là dans les semaines à venir…

Notes:

Comme l'a un jour dit un grand homme : "J’ai [passé un mois] à écrire [une fic] sur comment Monier et Bauer couchent ensemble, j’ai perdu tout honneur /lh"