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Qu'est-ce que l'audace ?

Summary:

Parfois, il faut savoir prendre des risques. Et même quand Franck n'en a pas le courage, des centaines de petites voix sont prêtes à le faire pour lui.

Work Text:

Place centrale - 8h56

La voiture de police au nacrage rose pilotée par le lieutenant Kuck tourne dans les rues étonnamment paisibles de la ville. Depuis la place passager, l’officier Peine laisse son regard s’évader par la fenêtre. Après sa journée de la veille, c’est avec plaisir qu’il accueille le calme de cette matinée.

La formation de la cadette Carter, entamée hier dès l’arrivée de celle-ci dans les rangs du LSPD, a été plutôt intense pour Franck : il a dû gérer tout à la fois la surprise de la trouver là, en uniforme, lorsqu’il avait pris son service, les petites voix surexcitées par sa présence, les blagues de ses collègues ainsi que ses propres émotions, tout en prenant soin de ne rien oublier d’essentiel à la formation de la nouvelle recrue.

Depuis qu’il l’a rencontrée, Sarah Carter occupe déjà une bonne partie de l’esprit de Franck, et il sait que ça ne va pas aller en s'arrangeant maintenant qu’ils travaillent ensemble.

L’officier entend son lieutenant bâiller à sa gauche, et remarque enfin que ce dernier est bien silencieux depuis le début de la journée. Les deux policiers ont seulement échangé quelques mots sur le parking avant le début de leur patrouille. C’était à propos du capitaine, Franck s’en souvient. Quand le lieutenant n’est pas mué dans un silence boudeur, c’est le seul sujet qu’il ait à la bouche, ces temps-ci – enfin, encore plus que d’habitude. “Mon capitaine” par-ci, “mon capitaine” par là, il parle plus souvent de son colocataire que de sa future femme, et l’officier Peine n’a pas manqué de le remarquer.

Depuis quelques jours, il en est sûr : quelque chose cloche entre eux.

En bon détective des unités d’élite du LSPD, il a mené son enquête. Avec l’aide des petites voix, il a assemblé mentalement les pièces du puzzle en se remémorant ce qu’il a vu et entendu depuis son arrivée au commissariat, il y a un peu plus d’une semaine. Et hier soir, après sa fin de service, il a même réussi à arracher quelques mots au capitaine.

 

“Vous vous connaissez depuis longtemps, avec le lieutenant ? avait-il demandé sous un lampadaire du parvis du commissariat où le capitaine Boid, seul, prenait sa pause.

- Plus de dix ans, oui.

- Et vous êtes en colocation depuis …?

- Ça doit faire … sept, huit ans ?

- Ah oui, donc vous vous connaissez bien.

- Ah ça, c’est sûr que personne connait mieux sa tête de con que moi. Pas même sa femme.”

Franck avait eu un sourire attendri.

“Et personne ne vous connaît mieux que lui ?”

Le silence s’était étiré. Presque imperceptiblement, la mâchoire du capitaine s’était contractée.

“Ouais.”

Les hypothèses de Franck avaient commencé à se confirmer, et il avait ressenti de la peine pour son capitaine.

“J’espère que ça vous dérange pas trop dans votre travail quand on se crie dessus, lui et moi. C’est pas pour vous déconcentrer, c’est juste que parfois il … on est cons.”

C’était très léger mais Franck avait pu voir l’émotion gagner le visage de son supérieur. Avec l’aide des petites voix, il avait choisi ses prochains mots avec précaution.

“Ça ne me dérange pas, mon capitaine, je comprends. Parfois c’est difficile de mêler travail et vie privée. Dans certains couples, par exemple, ça peut …

- On n’est pas un couple. Je suis pas sa femme.

- Je sais, mais ce que je veux dire c’est que dans une relation comme la vôtre, c’est important d’avoir une bonne communication, de se dire les choses. Parce que quand on garde ses sentiments pour soi trop longtemps, ils finissent quand-même par s’exprimer, mais pas forcément de la meilleure des façons …”

La voix de Franck s’était faite de plus en plus timide au fur et à mesure qu’il avait parlé. “La subtilité c’est pas notre truc, hein ?” avaient ironisé des petites voix. Difficile de toutes les mettre d’accord.

Le regard du capitaine, fuyant jusqu’alors, avait transpercé son officier. Franck était allé trop loin, il avait franchi une limite. Qu’est-ce qui avait pu lui passer par la tête, à vouloir se mêler de la vie amoureuse du capitaine !? Il allait se faire passer un savon, c’était sûr. Il devait s’excuser, et vite. Mais son supérieur ne lui en avait pas laissé le temps. Son regard s’était de nouveau fait fuyant, et il avait haussé les épaules.

“Ecoutez, je dis pas que j’aimerais pas être à la place de Vanessa. Mais moi, vous savez, tant que la ville est en paix et que lui, il est heureux, je suis heureux. Bonne nuit, officier.”

Après ça, le capitaine avait poussé la porte du commissariat et avait repris son service. Ses dernières phrases étaient plus ou moins un aveu que Franck avait vu juste, et l’officier ne pouvait s’empêcher de s’en sentir flatté. Il n’était pas sûr que le capitaine se soit déjà confié à quelqu’un d’autre à ce sujet. Sans doute l’heure tardive et la fatigue avaient joué en sa faveur. Mais … Pourquoi il pense à ça, déjà ? Puis à quoi il joue, là ? Il est en service, il doit se concentrer ! Et il ne peut même pas rejeter la faute sur les petites voix cette fois-ci, elles n’y sont pour rien, c’est lui qui s’égare tout seul.

Il s’éclaircit la gorge et sonde du regard le carrefour qui se trouve devant lui.

“Rien de votre côté non plus, mon lieutenant ?

- Non, toujours rien …

- La ville est calme, ce matin.

- Moui.”

Le feu passe au vert. Le lieutenant redémarre. La voiture s’engage sous un pont, évite un puma, prend un virage et s’arrête de nouveau à un feu rouge.

“Ça s'est bien passé hier, avec la cadette Carter ? demande le lieutenant sans quitter la route des yeux.

- Oui, très bien. Elle est volontaire, elle apprendra vite.

- Vous l’avez bien déformée ?”

Ça y est. La fameuse question. “J’en étais sûre !” rit une petite voix dans un coin de sa tête. Entre Kelly, Lindsay et le lieutenant Kuck, ce n’est pas la première fois qu’il a droit à ce genre de taquinerie.

“Je l’ai formée, mon lieutenant, et oui, je pense que je m'en suis plutôt bien sorti.

- Oui, formée, si vous voulez, oui …

- Enfin je dis ça mais c’est surtout grâce à ses efforts que sa formation progresse aussi rapidement, reprend Franck dans l’espoir de recentrer la conversation sur quelque chose de plus professionnel. Comme je vous l’ai dit, c’est quelqu’un de très volontaire, on sent qu’elle a envie d’être là, de bien faire et …

- Oui bon, c’est bien beau de la déformer mais sinon c’est quand que vous l’invitez ?”

Franck manque de s’étrangler. Il a beau avoir l’habitude du franc-parler de son supérieur, il ne s’attendait pas à ça. Evidemment, cette simple phrase a suffi à mettre les petites voix en ébullition : entre celles qui se tordent de rire dans le fond du lobe, celles qui félicitent le lieutenant pour sa répartie et celles qui en profitent pour le pousser (encore plus fort que d’habitude) à envoyer un message à Sarah, l’officier a bien du mal à s’entendre penser.

Mais un groupe de voix se distingue dans ce joyeux chaos. Franck tend l’oreille et parvient à comprendre ce qu’elles disent.

Il peut parler, lui, avec le capitaine !” “Quand est-ce qu’il invite le capitaine Boid, hein ?” “Demande-lui !” “Demande-lui d’inviter le capitaine !

Franck doit se retenir d’éclater de rire face à cette proposition. “Mais vous allez pas bien, vous, songe-t-il. Je vais me faire rétrograder et c’est tout ce qu’on y gagnera, vous savez !?

Mais il en faut plus pour calmer les ardeurs des petites voix, qui ordonnent davantage : “Propose un deal : tu demandes à Sarah s’il demande au capitaine.” “C’est 50/50 !

Un rencard pour un rencard … Franck se surprend à envisager cette idée. Pas sûr que le lieutenant le prenne bien mais ça fait dix ans qu’ils se tournent autour, le capitaine et lui, et on dirait que sans un petit coup de pouce, personne ne fera jamais le premier pas. Alors pourquoi pas ?

Mais attendez, je peux pas lui avouer comme ça que j’aime vraiment Sarah !” réalise-t-il tout à coup. “Pourquoi ? Tout le monde est déjà au courant, de toute façon.” répondent du tac au tac un grand nombre de petites voix. Le pire, avec elles, c’est quand elles sont toutes d'accord ET qu’elles ont raison.

Bon, très bien …

Il se racle nerveusement la gorge avant de se lancer.

“Je … Je suppose que je pourrais l’inviter, oui. Mais à une seule condition, mon lieutenant.

- Comment ça ?”

Franck hésite, mais se reprend et demande lentement.

“Vous me promettez que si j’invite Sarah, vous invitez le capitaine ?”

Le silence tomba si lourdement dans le véhicule qu’il fit taire les petites voix avec plus d’efficacité qu’une boîte d’antibiotiques.

“Vous voulez repasser cadet, officier Peine ?

- Non, je …" Franck sait qu’il ne doit pas rire mais c’est plus fort que lui, et il sait que son hilarité contenue s’entend dans sa voix. Il marque une pause avant de poursuivre, tandis que les petites voix s’affolent de plus belle. “C’était juste une proposition, enfin je … Je veux dire, loin de moi l’idée de m’immiscer dans votre vie privée mais …

- Stagiaire, peut-être ??

- Reçu, lieutenant. Mes excuses.”

L’officier parvient à contenir un nouveau rire nerveux et se concentre sur la route. “Je vous l’avais dit, les petites voix, je vous l’avais dit !

“Mais puisque vous insistez, reprend le lieutenant à la surprise de Franck, c’est d’accord. Je proposerai à mon capitaine de se voir ce soir, après notre fin de service. Mais je veux vous voir envoyer un message à Carter dès qu’on est de retour au commissariat, c’est compris !?”

Franck reste muet quelques instants. Les petites voix explosent de joie. Un sourire soulagé se dessine sur le visage de celui qui ne perdra pas ses galons aujourd’hui.

“Oui, mon lieutenant.”

 

 

Commissariat de Mission Row - 14h45

“Et les armes illégales, c’est ici … Allez-y, vous pouvez la ranger.

- D’accord, je la range, alors !”

Le regard concentré de Sarah Carter se détourne enfin du visage de Franck, qui se détend un peu. Cela ne fait même pas une heure qu’il a repris son service mais il a déjà du mal à se concentrer.

La formation de la nouvelle cadette a repris en début d’après-midi, à peine quelques heures après que son officier formateur lui ait demandé, sur ordre du lieutenant Kuck, un rendez-vous par SMS, demande à laquelle la cadette avait répondu favorablement. Le rendez-vous a donc été fixé ce soir à 19h30, à la fin de leur service, et l’ambiance jusque-là promet d’être compliquée.

Des petites voix conversent dans un coin de la tête de Franck. “Ça va être long aujourd’hui …” “Je vois pas de différence avec d’habitude, il est toujours pas capable de la regarder dans les yeux plus de trois secondes.” “On va rigoler, ce soir !

Franck se pince l’arête du nez. Il commence à avoir mal au crâne. Comment est-il censé faire son travail quand la nervosité de la cadette est tout aussi visible que la sienne et qu’ils ont encore cinq heures à tenir avant la fin de service et le fameux rendez-vous ? “Quatre heures quarante cinq.” corrige une petite voix. Toujours quelque chose à redire, celles-là.

Et voilà qu’il n’a pas le temps de rêvasser deux minutes que déjà, Sarah fait une erreur.

“Non cadette, pas ici, à côté !

- Oh pardon, officier Peine ! J’ai bien écouté vos instructions, pourtant …

- Ce n’est pas grave, cadette. C'est moi, j’aurais dû être plus clair.”

Il tend la main vers le deagle qu’elle a posé au mauvais endroit mais, au même moment, la jeune femme fait de même, et la main de Franck se pose sur la sienne. L’officier la retire aussitôt, bafouillant une excuse à toute vitesse mais il est trop tard : il voit les joues de la cadette s’empourprer tandis qu’elle dépose l’arme dans le bon coffre.

Bravo, tu l’as mise mal à l’aise, peste-t-il contre lui-même.

Franck, rappelle nous, t’as 7 ou 37 ans, déjà ?” Hilarité quasi générale dans le lobe frontal.

Il se racle la gorge pour reprendre ses esprits.

“Voilà, parfait. Alors, pour les armes c’est bon, du coup … Ah, montez refaire vos stocks de herses, de barrières, de menottes, enfin tout ça, quoi. Je vous attends dans l’entrée.

- Oui officier !”

Sarah semble déjà avoir retrouvé son enthousiasme qui plaît tant à l’officier Peine, et quitte la pièce d’un bon pas. Franck, lui, profite de ces quelques instants de solitude pour s’asseoir dans le hall désert du commissariat. La tête entre les mains, il souffle un bon coup. La journée allait être longue. Pas forcément désagréable, mais longue.

Un cliquetis de serrure lui fait relever la tête. De l’autre côté du hall, le capitaine vient de sortir de son bureau. Aussitôt, Franck repense à la promesse du lieutenant et sourit. Voilà un sujet qui va lui changer les idées et, en prime, faire sourire le capitaine Boid.

“Bonjour, mon capitaine ! lance-t-il en s’avançant pour le saluer.

- Ah, bonjour officier, marmonne son supérieur.

- Alors, le lieutenant vous a …

- A propos de notre conversation d’hier soir, coupe-t-il. J’ai un peu réfléchi.”

Il arbore une drôle d’expression, comme s’il luttait contre quelque chose. Il vérifie d’un coup d'œil que personne d’autre ne peut l’entendre et Franck, silencieux, le laisse prendre son temps.

“J’ai réfléchi et je pense que vous avez raison. Il faut que je parle au lieutenant. Enfin, à Francis.”

Hein ?

Franck est toujours silencieux. Plus parce qu’il laisse la place au capitaine, mais parce que tout se mélange dans sa tête. Le capitaine n’a pas l’air au courant que son lieutenant l’a invité.

Il l’a peut-être pas fait finalement.” “Il s’est dégonflé !” “J’en étais sûr …” “Le traître !

Du calme, les petites voix, intervient Franck. Le capitaine est resté enfermé dans son bureau toute la matinée, il vient à peine de sortir. J’aurais dû y penser avant mais c’est vrai que le lieutenant n’a sûrement pas encore eu le temps de lui demander.

Mais alors ils vont s’inviter en même temps ? C’est trop mignon !” “C’est super !” “C’est un signe, ils sont vraiment faits l'un pour l’autre !

Les voix ont raison. La prochaine fois qu’ils se croiseront, les deux hommes risquent de tenter de se dire la même chose en même temps. Franck n’avait pas pensé à ça non plus, et il est moins convaincu que les petites voix quant à l’issue de cette histoire.

Le capitaine et le lieutenant s’apprécient beaucoup, il n’a aucun doute là-dessus, mais ils ont aussi une certaine tendance à se disputer pour tout et rien. Franck imagine déjà leur conversation tourner au vinaigre, le capitaine accusant le lieutenant de lui voler son moment, l’autre lui reprochant de ne pas avoir fait le premier pas plus tôt, remettant sur le devant de la scène dix ans de non-dits et de sentiments refoulés … Et ça allait être de sa faute.

“Officier ?”

Un conflit encore plus gros que les précédents allait éclater entre ses supérieurs parce qu’il n’avait pas su rester à sa place, sans se mêler de ce qui ne le regardait pas. Le bon fonctionnement du commissariat allait peut-être être affecté, des citoyens, mis en danger.

“Officier Peine ?

- Oui ? Pardon, mon capitaine.”

Reprends toi, Franck.

“Non, c’est moi qui suis désolé, je devrais pas vous embêter avec ce genre d’histoires.

- Pas du tout, mon capitaine, vous ne m’embêtez pas ! Je suis juste un peu fatigué mais c’est très bien, je suis content pour vous. Vraiment.”

Il s’efforce de sourire.

“Et puis, même si ça ne donne rien, au moins j’aurais dit ce que j’avais à dire et puis voilà.

- Pas de regrets.

- Pas de regrets, répète son supérieur d’un air pensif. En tout cas, merci, officier. C’est bête mais, sans vous j’aurais sûrement jamais osé.

- Avec plaisir, mon capitaine.”

Franck sent ses paumes devenir moites. Le capitaine Boid lui pose une main amicale sur l’épaule, puis prend la porte menant aux étages. Sarah en sort au même moment. Elle le salue, un peu impressionnée, puis rejoint Franck qui tente de garder la face malgré le branle bas de combat qui secoue son esprit.

“Dites donc, il en impose, le capitaine, quand-même, lui chuchote-t-elle.

- Oui, c’est vrai qu’il a une certaine prestance, approuve-t-il distraitement. Puis l’uniforme blanc, ça doit jouer aussi.

- Ah non, ça je pense pas.” Le regard de Sarah se pose sur Franck, qu’elle semble scanner de haut en bas. “Même en noir il est très bien, l’uniforme.”

 

 

21 Hillcrest Avenue - 19h57

Les doigts de Franck tapotent le volant de sa voiture. Le soleil commence à décliner sur les hauteurs de Los Santos, dessinant le contour de la luxueuse maison de Sarah, devant laquelle il attend.

Lorsqu’il est arrivé à l’adresse indiquée, il s’est dit qu’il avait bien fait de l’inviter dehors, et pas dans son petit appartement miteux. Elle serait sûrement partie en courant et n’aurait plus jamais voulu lui parler … Mais ça n’arrivera pas ! Tout va bien se passer. Il va l’amener à l’endroit parfait qu’il a dégoté quelques jours plus tôt, ils vont regarder le coucher du soleil ensemble et tout ira bien. Pas vrai ?

Franck inspire longuement. Il a chaud, sa chemise lui semble trop serrée (il a sûrement l’air ridicule dedans), son cœur bat désagréablement fort et pour ne rien arranger, cette histoire entre le capitaine et le lieutenant lui trotte encore dans la tête.

La fin de service de ses deux supérieurs est prévue pour 21 heures. C’est donc sûrement à cette heure-là que tout va dégénérer, mais il n’y a rien que Franck puisse faire. Il a patrouillé tout l’après-midi avec Sarah et a été contraint de foncer chez lui dès sa fin de service pour tout préparer pour leur fameux rendez-vous.

D’ailleurs, il voit la silhouette de Sarah s’activer nerveusement à travers les vitres de la porte d’entrée, finissant de s’apprêter pour le rejoindre. Il est sûr qu’en d’autres circonstances, il aurait trouvé ça beau, voire élégant mais là, il n’a pas la tête à cela.

Comme tout au long de l’après-midi, les petits voix débattent pour savoir si oui ou non leurs supérieurs vont s’entretuer au moment où ils s’avoueront leurs sentiments. Elles semblent mitigées sur la question mais Franck, lui, reste persuadé d’avoir fait une erreur.

Certaines d’entre elles restent tout de même lucides, lui rappelant ses priorités. “Ce qui est fait est fait, la seule qui importe maintenant c’est Sarah !

Et à propos de Sarah, Franck entend la porte d’entrée s’ouvrir. La jeune femme sort de la maison, vêtue de la robe qu’elle portait le jour où ils se sont croisés pour la première fois, dans le hall de l’hôpital.

Franck ne bouge pas. Ses doigts ont cessé de pianoter sur le volant. Il la regarde avancer jusqu’à lui et, pour la première fois de la journée, il ne pense plus au capitaine ni au lieutenant.

“Bonsoir officier … Enfin, monsieur Peine.”

Franck se rappelle brusquement qu’il doit répondre, bouger, sourire … Bref, ne pas rester bêtement assis à dévisager celle qui attend qu’il l’emmène en rendez-vous.

“Bonsoir cadette ! Enfin, Sarah … Non, mademoiselle Carter, pardon.

- Sarah c’est bien.” sourit-elle timidement.

Respire, Franck, respire !!!” “Tu peux le faire ! Focus !!!

Sarah s’installe sur la place passager et lui adresse un sourire, les derniers rayons de soleil de la journée éclairant son visage. À sa propre surprise, Franck est détendu. Apaisé, même. Il jette un regard vers la jeune femme et, sans même y penser, lui sourit à son tour. La voiture démarre et s’engage sur la route de montagne.

Tout va bien. Il aimerait faire ça tous les jours de sa vie.

 

Observatoire de Los Santos - 21h09

Une brise légère se lève sur le parc de l’observatoire. Franck, qui commence lentement à retrouver ses esprits, en profite pour prendre une grande inspiration.

Depuis qu’elle avait appris qu’il était français, Sarah n’avait eu de cesse de souligner auprès de Franck à quel point elle aimait le “bon vin français”. Ce dernier lui avait donc promis de lui en faire goûter un verre mais, le rendez-vous les rendant tous deux nerveux, ils avaient peut-être un peu abusé sur les quantités – d’un très bon vin, cela dit.

L'alcool avait désinhibé Sarah (bien qu’elle n’en n’avait pas vraiment besoin) mais Franck, un peu moins. Et surtout, cela ne l’avait pas empêché, à 21h, d’avoir une pensée anxieuse pour le capitaine et le lieutenant.

Ça s'est bien passé, ils sont en train de se pécho, c’est sûr !” “Arrête de stresser, embrasse-la !

Vous êtes pas bien, je vais me faire remballer …

Franck se passe une main sur le visage. Assise à sa droite sur le banc, Sarah lui jette des regards en coin auxquels il n’ose pas répondre.

“Tout va bien, officier ?” demande-t-elle.

Le vin lui rougit encore les joues mais elle semble elle aussi retrouver son état normal.

“Oui oui, très bien, articule Franck. Je pensais juste au lieutenant et au capitaine.

- Ah bon, pourquoi ?”

Franck entend à peine la réponse de Sarah tant les petites voix s’excitent subitement.

Non ! Pourquoi tu lui parles de ça !?” “Embrasse laaaaa !” “C’est foutu pour nous …” “Essaye pas de fuir ta relation en parlant de celle des autres !

Et c'est vrai, Franck aussi se mord la langue d’avoir mentionné cette histoire … Mais bon, au point où ils en sont, autant vider son sac, ça pourrait lui faire du bien. Il se concentre pour formuler ses pensées de façon à ne pas trop entrer dans le détail pour respecter la vie privée des concernés, puis explique :

“Pour rien, c’est juste que je crois que j’ai créé un conflit entre eux en voulant les aider à mieux se comprendre.

- Mieux se comprendre, d'accord ... C’est bien gentil de votre part, quand-même. Moi quand je les vois se tourner autour comme ça j’ai plutôt envie de les secouer pour qu’ils fassent enfin quelque chose ! s’écrie-t-elle avec ce rire un peu gêné qui rend Franck heureux.

- Comment ça ? Vous … Vous êtes au courant ?”

Sarah le dévisage avec de grands yeux.

“Bah comme toute la ville, oui ! Vous saviez pas, vous ? Enfin je veux dire, ça se voit quand-même.

- Ils ne sont pas très subtils, je vous l’accorde.

- Même Vanessa, elle le sait, et vous savez quoi ? Ça a pas l’air de la déranger plus que ça. Entre nous, je crois qu’elle aussi elle aimerait bien les voir heureux ensemble, tous les deux …”

Sarah parle de plus en plus bas, comme si tout cela était un secret bien gardé que lui seul devait entendre. Du coin de l’oeil, Franck voit la jeune femme rapprocher son visage du sien au fur et à mesure qu’elle se confie.

“Moi aussi, j’aimerais bien.” répond Franck qui n’est plus certain de savoir de quoi il parle.

Il se tourne doucement vers elle et prend pleinement conscience de leur proximité. Sarah continue de se rapprocher, prenant appui de sa main sur le banc pour se pencher encore davantage. Franck la voit faire et ose venir recouvrir sa main de la sienne. Puis, d’un seul geste, ils ferment les yeux et franchissent la distance qui les sépare.

 

128 Atlee Street - 7h12

Franck fixe l’ampoule aux fils dénudés qui pend au milieu du plafond. Son réveil a cessé de sonner depuis dix bonnes minutes mais, contrairement à son habitude, il prend le temps de traîner au lit. Les mains derrière la tête, la couverture relevée jusqu’au torse, il se repasse le film de la veille sur un petit nuage. Il n’arrive toujours pas à y croire. Lui, Franck Peine. Avec Sarah Carter.

Il ne réalise pas encore sa chance, se dit-il, que parmi tous les habitants de Los Santos, Sarah Carter l’ait choisi lui, petit expatrié français discret, ordinaire et sans histoire. Et pourtant, c’est bel et bien ce qui s’est passé.

D’ailleurs, il ferait bien de lui envoyer un message. Pas grand chose, juste une phrase ou deux pour la remercier d’avoir accepté son invitation et de lui avoir fait passer une soirée dont il se souviendra longtemps.

Franck attrape son téléphone sur la table de chevet et fait apparaître l’écran de verrouillage d’un appui du pouce. Lorsque le fond d’écran s’affiche, son cœur manque un battement.

Une unique notification occupe l’espace, ramenant à elle seule d’autres souvenirs de la veille dans l’esprit de Franck : un message du capitaine.

L’officier s’en veut soudain d’avoir fini par mettre cette histoire de côté, hier soir. Peut-être aurait-il pu envoyer un message au capitaine, ça ne lui aurait pas coûté grand-chose.

Arrête de culpabiliser, on était … occupés.

Oui, je sais … Et je ne regrette pas. Mais je peux au moins me rattraper maintenant.

Tout en déverrouillant son téléphone pour accéder au contenu du message, Franck prépare mentalement un message de consolation à envoyer en guise de réponse. Il devra bien peser ses mots car le capitaine n’appréciera pas qu’il s’apitoie trop sur son sort. Ou peut-être qu’il ferait mieux de s’excuser, vu que tout ça est de sa faute.

Mais en ouvrant le message, Franck laisse échapper une exclamation et se redresse d’un bond dans son lit, incapable de décoller les yeux de l’écran. Un soupir de soulagement s‘échappe d’entre ses lèvres.

Le message du capitaine, reçu aujourd’hui à 3h24, ne contient que deux mots.

“Merci officier”