Actions

Work Header

Like the Wind

Summary:

Lucci est à la recherche de l'auteur d'une mystérieuse chanson d'internet, et même si ça doit lui prendre des années, il retrouvera la voix qui hante ses pensées.

Work Text:

Like the Wind

 

XX06. Lucci rentre chez lui après une horrible journée de travail. Travailler pour le gouvernement semblait être une si belle idée sur le papier, quand il revenait de la guerre et que certains des recruteurs avaient été positivement surpris par ses capacités—les nombreux meurtres commis dans le désert pour se défouler. Il n’avait jamais ni un soldat ni un agent infiltré dans son cœur, il a toujours suivi la voie qui lui permettrait d’expier cette soif de sang qui le suit depuis sa plus tendre enfance. Lucci peut encore se souvenir avec la plus fraîche des nostalgies des frissons qui ont parcouru son échine, quand il a brisé son premier nez, dans la cour de récréation de l’orphelinat. Le sang sur ses poings et le goût si particulier le suivent encore à ce jour.

 

Ça a été une journée particulièrement horrible, à devoir faire semblant d’en avoir quelque chose à faire des drames des autres. Stupide secte qu’il a dû infiltrer pour le travail. Il se fiche de leur soi-disant divinité et des visions qu’ils pensent tous avoir quand ils s’éclatent le cerveau à coup de datura, il est plutôt intéressé par tout ce qu’il peut trouver sur leur leader ; plus vite il le fera tomber, plus vite il pourra être envoyé ailleurs en infiltration, et il n’aura pas à ramasser des corps toutes les semaines—des corps rigides après une overdose, des camés qu’il n’a pas pu tuer lui-même malgré son irrépressible envie de tous les voir mourir entre ses mains…

 

Lucci allume rapidement sa télévision en sortant une bière de son réfrigérateur, ses yeux prenant en compte le résultat du match en cours, avant de changer de chaîne. Il se fiche bien de ce qui peut bouleverser le monde entier à l’heure actuelle, mais il doit malheureusement se tenir au courant pour le travail, pour ne pas être le seul idiot à demander des informations pendant les réunions ou les briefings. Lucci tient quelques minutes sur la chaîne d’information régionale, avant de définitivement éteindre la télévision. De toutes façons, on ne lui demande pas de s’occuper des affaires étrangères pour le moment, seulement des sectes et des terroristes qui pullulent sur leur territoire.

 

Après une longue douche sous l’eau froide pour apaiser ses muscles et sa tête battant dans tous les sens sous une migraine, Lucci réussit à trouver la force de se glisser jusque dans sa chambre. Avec ses cheveux mouillés ruisselants sur la serviette autour de son cou, il attend patiemment que son ordinateur veuille bien s’allumer—Lucci peut bien tuer le temps en nourrissant Hattori après tout, son pigeon de compagnie n’a pas le droit de l’accompagner chez les zombies qui composent la secte, mais ça ne l’a pas empêché de le garder. Hattori roucoule sous chacune de ses caresses, avant de venir se poser sur son épaule dès que Lucci tape son mot de passe.

 

Internet est particulièrement difficile d’accès là où ils l’ont envoyé, dans une région rurale du pays où les plantations des pires drogues apparemment médicinales se font en masse. Et Lucci se trouve dans ce coin paumé, car il joue suffisamment bien au muet pour se fondre dans chaque décors—il inspire la confiance chez les fidèles de la secte, jusqu’à ce qu’il ait le feu vert pour tout brûler. Quand il en aura fini ici, il ne restera pas le moindre encens, ou la moindre seringue. Et si tous les camés sont retrouvés carbonisés, on ne pourra pas lui en vouloir de s’être débarrassé d’une peste qui ravage leur pays de la pire des manières. La drogue ne laisse derrière elle qu’une bande d’incapables qui ne pourrait même pas le toucher si Lucci baissait volontairement sa garde.

 

Lucci lance le seul forum qui peut le distraire pendant quelques temps de la soif de violence qui continue de grandir à l’intérieur de lui, et il rattrape le fil de la discussion ; certains utilisateurs du forum ont au moins la chance de pouvoir participer régulièrement, là où il doit se contenter de quelques rares soirées de calme—quand il ne doit pas truquer sa participation aux hallucinations collectives. Une nouvelle gorgée de sa bière, alors qu’il traque des messages qui pourraient être intéressants, mais il n’y a pas grand-chose—www.enieslobby-quietpills était un site plutôt méconnu quand il a accepté de travailler pour le gouvernement, un endroit sécurisé sur internet où les agents infiltrés comme lui pourraient aborder les difficultés de leur métier. Maintenant, alors que chaque foyer du pays semble équipé d’un ordinateur, Lucci a vu des idiots transformer ce forum en un vulgaire recueil de recettes de cuisine.

 

Alors ils ont dû s’adapter, en créant des codes pour continuer d’évoquer leur métier sans jamais être suspecté par les intrus. Cipher Pol est le mot de ralliement quand ils s’envoient des messages privés, pour définir si le destinataire est ami ou ennemi, et CP doit apparaître dans leur nom d’utilisateur pour qu’ils puissent plus facilement entrer en contact. Il y a différents grades en fonction des spécificités de leur métier, et avec le travail d’infiltration qu’il fournit plus son accréditation à tuer, Lucci appartient au neuvième rang. CP9-Leopard comme il se fait appeler sur ce forum, où il ne compte pas une seule fois dévoiler son nom.

 

C’est au détour de certains messages de CP9-Giraffenjoyer que Lucci est intrigué par le lien qu’il a envoyé, en se faisant passer pour l’un de ces intrus. D’habitude, Lucci ne cliquerait pas sur le moindre lien envoyé sur ce forum—risquer de compromettre sa position ne serait pas une très bonne idée, mais l’image d’un CD avec une simple étiquette PW7 l’a intriguée. Alors il a cliqué, Hattori toujours niché sur son épaule. Et Lucci ne sait toujours pas, plusieurs années plus tard, s’il doit regretter d’avoir cédé à sa curiosité…

 

Le lien menait à une courte vidéo hébergée par un site facilement abandonnable. Ce genre de site à travers lesquels les pédophiles attirent leurs proies, ou alors, ceux où les dealers de drogue manipulent déjà les adolescents rebelles. Alors quelle ne fut pas sa surprise en cliquant sur la vidéo, que ce ne soit pas une promotion pour les pires atrocités de la planète, mais simplement un fond noir pendant trois minutes et quatorze secondes. C’est quand Lucci a monté le son de son ordinateur qu’il a compris—une voix rauque mais étrangement douce chantant quelques paroles sur un simple accompagnement de guitare. Des distorsions sonores perturbent la chanson, comme si le CD avait été copié en étant abîmé. Quelque part, la chanson prend plus d’intérêt avec des anomalies sonores dessus.

 

Lucci pose sa tête sur le dossier de sa chaise de bureau, et il laisse la chanson tourner dans sa chambre, pendant qu’il finit sa bière. C’est surprenamment reposant, et il ne ressent pas l’envie d’écraser sa cannette dans sa main lorsqu’il laisse la voix bercer ses oreilles, chose qu’il fait toujours d’habitude. Il est juste agréablement surpris que ce ne soit pas une chanson qui pourrait passer à la télévision, mais bel et bien une création originale perdue sur internet. PW7 semble pouvoir se glisser sous sa peau, et comme sa propre drogue personnelle, Lucci l’écoute pendant l’heure qui suit pour continuer de ressentir un semblant de calme…

 

Et quand la chanson continue de le hanter pendant ses rêves, qu’il la télécharge dès qu’il rentre du travail après l’avoir eu en tête toute la journée, et qu’il la grave sur l’un de ses CDs, Lucci peut peut-être admettre qu’il commence à comprendre pourquoi les intrus de leur site aiment tant parler de leurs hobbies. Peut-être qu’il est simplement curieux ou qu’il cherche à s’intégrer, dès qu’il demande des informations sur cette chanson, et si l’auteur est identifiable.

 

Lucci ne s’attendait juste pas à ce que tout ce qui en découle soit que l’auteur est non-identifié depuis que la chanson a été posté—ils n’ont aucune idée de la date de création de cette même chanson, ni de son titre, ou de certaines paroles à cause de la distorsion sonore due au CD original rayé. Lucci a posé une simple question ce jour-là, absorbé par une chanson à peine audible entre deux envies de meurtre, et tout internet s’est mis à chercher pour lui.

 

Mais Lucci ne veut pas juste des réponses. Il veut tout savoir de l’auteur. Le rencontrer et savoir s’il mérite que son calme repose entre ses mains. Et si ce chanteur mystère peut être la seule source de sa paix intérieure, alors Lucci veut d’autres chansons et il n’aura aucun mal à le forcer pour en avoir plus…

 

_________________________________________________

 

Dès qu’il a le temps de se connecter sur le forum, Lucci se rend compte d’à quel point son obsession aurait dû être mieux contrôlée. Non seulement tous les intrus du forum se sont intéressés à sa question, mais il semblerait que son post initial soit devenu le point de ralliement de tous les passionnés de cette chanson—les notifications ne s'arrêtent pas, et Lucci voit des pistes défiler sans que personne ne puisse lui dire précisément qui a chanté et fait graver une chanson aussi délicate à ses oreilles. Le forum ne lui apprend rien, et on dirait même que son mystère amène encore plus d’étrangers à son travail secret, mais plus le temps passe, et plus il se prend au jeu. Lucci travaille déjà sur un système d’enquête, il pourrait bien trouver quelque chose sur internet.

 

Six mois passent et Lucci se retrouve à fêter noël dans une secte. Quand il en aura fini avec ces déchets, il les regardera supplier pour leur vie alors qu’il rajoutera toujours plus de datura dans chacun de leur verre, jusqu’à ce que l’overdose les frappe. Lucci est toujours dans le coin du salon du chef de la secte, une bière à la main à défaut d’avoir du brandy dans cette fichue cambrousse, et s’il pouvait être ailleurs, il serait chez lui en train d’écouter la chanson qui le rend fou depuis désormais une moitié d’année. Il n’y a toujours aucun indice sur l’identité du chanteur inconnu, et tous les efforts pour retrouver un disque contenant cette chanson semblent inutiles.

 

Alors qu’il observe ces camés se droguer un peu plus en célébrant une fête qui ne le concerne même pas, Lucci se demande seulement quoi faire pour retrouver un artiste qui veut rester anonyme. Doit-il traquer toutes les ventes de guitare de ces deux dernières décennies, ou bien demander à chaque studio d’enregistrement du pays si cette chanson leur dit quelque chose ? Peut-être faire tous les vide-greniers en espérant tomber sur le seul idiot qui vend ses chansons sous forme de single unique. Il ne sait pas. Il ne fait que noter rapidement sur son téléphone qu’une nouvelle cargaison de datura doit partir de la secte au petit matin, pour laisser ses collègues se charger du reste du travail.

 

__________________________________________________________

 

XX07. Le forum a théorisé les pires choses sur le chanteur inconnu. Une réponse alien aux déchets envoyés dans l’espace. Une hallucination collective créée par une onde sonore inconnue. Un son fabriqué par une intelligence artificielle programmée par le gouvernement. Lucci a lu tout un tas de conneries alors qu’il continuait d’écouter la même chanson en boucle, maintenant gravée sur son MP3. Un nouveau verre de brandy à côté de son ordinateur, alors qu’il lit les théories qui viennent d’émerger depuis les intrus. Quelque part, il n’est même plus dérangé par leur présence sur leur site.

 

Lucci lit avec attention les suppositions qui ont débarqué pendant qu’il travaillait. Une rumeur comme quoi le micro utilisé laisserait des ondes derrière lui, qui pourrait peut-être remonter au modèle utilisé et essayer de voir l’année d’origine ou le lieu de vente. Il n’est pas intéressé par les détails, seulement par le résultat. Et pour le moment, leur seul succès est d’avoir trouvé la chanson, et même pas dans son état d’origine. Une autre personne suppose que l’image du disque CD qu’ils ont avec la petite étiquette collée dessus pourrait peut-être leur indiquer une région précise, s’ils pouvaient avoir le numéro de série de la boîte, ou un moindre indice concernant son lieu de vente. Le moindre code barre d’un petit magasin de musique suffirait pour tracer un repère précis.

 

Il est fatigué, mais il continue de lire d’autres théories, son poing tenant sa tête pour se retenir de frapper son ordinateur devant toutes les conneries qu’il lit. Quelqu'un d’autre imagine que leur mystérieux chanteur pourrait avoir abandonné ce projet pour en faire d’autre, et qu’il suffirait de croiser sa voix avec tous les projets sortant à leur époque pour le retrouver. Un autre estime qu’ils pourraient faire semblant de relier le CD à une enquête pour que la police prélève de l’ADN et leur donne l’identité du chanteur. Lucci veut tous les tuer.

 

__________________________________________________

 

XX08. Le forum commence à perdre de l’influence face à tous les nouveaux réseaux sociaux qui commencent à occuper l’espace médiatique. Lucci s’en fiche royalement, il n’y a toujours qu’une chanson pour l’accompagner partout où il va, et Hattori lui roucoule l’air dès qu’il éclate un nouvel enregistreur sous un accès de colère. Il n’en peut plus de ne pas avoir de réponse après deux ans, mais surtout d’être bloqué dans l’infiltration d’une stupide secte qui se prend pour le nouveau cartel numéro un de ce monde.

 

Un idiot fait la supposition que le chanteur mystérieux ne devait pas avoir envie de succès quand il a laissé son single se répandre dans le nature. Lucci aimerait pouvoir le frapper à travers son écran. Un autre idiot estime reconnaître quelque chose dans les ondes du micro pour dire que la chanson n’est pas plus vieille que XX01. Lucci laisse un petit pouce levé sous son commentaire pour la première fois depuis des mois. Un dernier crétin leur laisse un pavé pour expliquer à quel point rechercher à en savoir toujours plus sur un auteur ne fait que tuer l’œuvre qu’on apprécie. Lucci espère très fort le voir être suspendu dans la seconde, quand il fait la démarche pour le reporter au système du forum.

 

Des dizaines de reprise du morceau occupent le forum de temps en temps ; des gens voulant rendre hommage à la chanson en l’interprétant à leur manière. Lucci est loin d’être convaincu quand quelqu’un essaie de les persuader qu’un de ces chanteurs pourraient être le leur, mais après avoir modifié sa voix. Ce serait stupide. De toutes façons, aucune de ces reprises ne lui apporte quelque chose par rapport à l’originale.

 

__________________________________________

 

XX09. Lucci se tient toujours dans le coin du salon de la secte, alors qu’il allume son briquet et le jette à travers la pièce. C’était la dernière salle à faire, depuis qu’il a réduit en cendre les serres et les différents camions de cargaison. Il a le feu vert pour tout annihiler derrière lui, et ça lui a fait un bien fou de passer à tabac plusieurs camés, avant de les enfermer dans l’une des serres en train de brûler. Ses poings vont devoir être passés dans la glace pendant quelques temps, mais Lucci connaissait le prix à payer quand il a enfin pu avoir sa revanche sur ces horribles et longues années à faire semblant d’en avoir quelque chose à faire des tripes sous acide.

 

Lucci remet ses écouteurs dès que les cris commencent à l’ennuyer, et s’il assiste à l’effondrement de tout ce site alors que la chaleur devient dérangeante, c’est uniquement pour ne pas avoir de regrets. Il veut se souvenir de tout, ça lui évitera de se retourner pendant des heures dans son lit en se demandant pourquoi il a laissé la moindre personne en vie. Cette fois, il pourra dormir sur ses deux oreilles. La chanson l’accompagne toujours alors qu’il rejoint sa voiture, prêt à quitter ce site pour toujours et ne jamais revenir.

 

Il va poser sa démission. Quelqu’un sur le forum a cru bon de délivrer que le W7 de PW7 signifiait Water Seven, et que le P devait être l’initial du chanteur. Lucci sait ce qu’il doit faire pour retrouver celui qui hante ses pensées, et ce n’est pas en infiltrant des ahuris qu’il pourra mettre la main sur le seul qui le fait se sentir humain pendant quelques temps. Il a fait ses affaires dès qu’il a eu la validation pour la fin de la mission, et il n’a plus qu’un dernier entretien à mener avant de pouvoir aller prendre le premier bateau vers Water Seven. Dès qu’il y sera, Lucci ne sera plus très loin de son but.

 

______________________________________________________

 

XX10. Après quatre ans de recherche, Lucci a enfin trouvé qui a interprété cette mystérieuse chanson qui le hante depuis tout ce temps. Un an de recherche intensive à Water Seven à faire le tour de tous les studios d’enregistrement, de toute la discothèque pour évoquer ce single, pour finalement trouver la réponse dans un cybercafé, dans le plus grand des hasards. Un simple tag sur le mur décrépi d’un établissement subissant chaque année la pleine puissance de l’aqua laguna, Paulie de Water Seven. Avec certaines des paroles compréhensibles de la chanson gravées dessous. Lucci va commencer à croire que le destin existe.

 

Paulie de Water Seven—ça lui laissait encore une certaine marge d’erreur, mais Water Seven est réputée pour ses charpentiers, et Lucci sait très bien où aller chercher d’abord. Certains des constructeurs navals sont connus dans toute la ville, et leurs noms sont souvent sur le bout des lèvres des vieilles dames cherchant à trouver un prétendant à leurs petits-enfants. C’est pourquoi Lucci se rend sur un chantier un matin, après avoir demandé des indications toute la journée d’avant pour être sûr que le chantier sera bien occupé le jour où il s’y rendrait. Hattori est bien niché sur son épaule, prêt à parler pour lui s’il doit avoir besoin de jouer au ventriloque pour s’ouvrir quelques portes. Il n’a, après tout, rien à faire sur un chantier.

 

Le charpentier le plus connu de tout Water Seven, Iceburg, est le premier homme sur lequel il tombe dès qu’il débarque sur le chantier. Lucci se fiche qu’il soit le favori pour remporter l’élection municipale, il veut juste savoir s’il peut le laisser approcher Paulie, afin de déterminer si c’est bien l’homme qu’il cherche depuis quatre ans.

 

‘’Paulie ? Je ne savais pas qu’il avait été chanteur dans le passé. Il a été mon premier apprenti, il y a sept ans. Aucun ne sera jamais aussi bon que lui, c’est pour ça que je ne prends plus d’apprentis, et laisse Paulie les former pour moi.’’ Iceburg lui fait la conversation en feuilletant les plans du chantier en cours, sans jamais relever les yeux vers lui

‘’Où puis-je le trouver ?’’ Lucci n’a pas vraiment envie de perdre plus de temps s’il fait fausse piste

‘’Juste ici.’’ Iceburg lui pointe le sommet des charpentes, là où un homme en tenue bleue fixe une poutre à une autre, ‘’Mais vous ne pouvez pas vous rendre sur le chantier. C’est bientôt la pause déjeuner, attendez simplement qu’il descende de là pour aller lui parler.’’

 

D’une certaine manière, le conseil d’Iceburg ressemble presque à une menace. Lucci n’est pas fou au point de vouloir s’infiltrer pour ne pas avoir à tuer le temps—il ne ferait que se mettre en danger et risquer de se faire virer du chantier—alors il attend patiemment en regardant la forme bleue de l’homme travailler au loin, sa maîtrise des cordes se faisant vraiment sentir au moment où il amène tout ce dont il a besoin en quelques mouvements du poignet. Cet homme ne pourrait pas être plus éloigné de la vision qu’il avait de son chanteur mystère, et pourtant Lucci ne se plaindrait pas que ce soit lui le bon.

 

Après quatre ans d’une implacable attente, quatre ans d’un appétit insatiable même en connaissant par cœur cette chanson, la voix qui lui murmure des mots doux lorsqu’il s’endort, Lucci peut enfin sentir la fin du mystère approcher. Doit-il se sentir satisfait que ce moment arrive finalement ? C’est comme une partie de lui qui va disparaître, dès qu’il en aura fini avec celui qui a créé l’un des plus gros mystères d’internet sans le savoir. Lucci ouvre un sachet de graines et laisse Hattori picorer dedans, alors que le quart d’heure le plus long de sa vie s’écoule comme une éternité.

 

Il considère rallumer son téléphone et prendre des nouvelles des agents qu’il a abandonnés derrière lui l’année dernière, quand enfin il voit Iceburg discuter avec l’homme en bleu—le fameux Paulie—et lui indiquer sa position. Lucci se raidit contre le petit muret où il a décidé de se poser, le moment tant attendu semblant se profiler pour qu’il n’ait plus jamais à se demander qui est derrière l’œuvre qui le consume. Hattori semble aussi prendre la mesure de l’importance de cette rencontre, lorsqu’il retourne sur son épaule pour s’y nicher confortablement.

 

Paulie parcourt la distance entre eux, une paire de lunettes oranges posée sur son front pour maintenir ses cheveux blonds en arrière, une fine couche de barbe sur son menton, et son bleu de travail étant en fait tout un ensemble en denim. Lucci a l’impression de voir l’enfant spirituel entre Kurt Cobain et un hippie, lorsque Paulie s’allume un cigare en le regardant de haut en bas. Vraisemblablement, son haut de forme et son débardeur n’ont pas l’air de rebuter Paulie, parce qu’il vient tout de même lui serrer la main—une certaine méfiance se lit dans son regard, mais qui ne serait pas suspicieux si quelqu’un venait les voir pour parler d’une chanson disparue depuis plusieurs années…

 

‘’Monsieur Iceburg a dit que vous vouliez me parler ?’’

‘’Exactement. C’est à propos de ceci.’’

 

Lucci sort son téléphone pour jouer la chanson qu’il a téléchargée des centaines de fois, et il observe avec attention la réaction de Paulie, dès que l’instrumentale à la guitare et les paroles le frappent. Ses pupilles le trahissent, et même sans avoir son pouls, Lucci sait que son cœur a dû commencer à battre plus rapidement. Bingo.

 

‘’Où est-ce que vous avez trouvé ça ?’’ Paulie le regarde comme s’il venait de déterrer son plus gros secret, et Lucci aime tout ce qu’il provoque chez lui

‘’Sur internet. Quelqu’un a partagé cette chanson sur un forum il y a quatre ans, et internet entier est à votre recherche depuis.’’ Lucci range son téléphone dans sa poche arrière, en continuant d’observer le léger tremblement qui parcourt les doigts de Paulie

‘’Putain… Je ne veux pas en parler là où on pourrait être écoutés. Il y a un bar près des faubourgs, à côté de la grande place, à vingt heures ce soir ?’’ Paulie semble de plus en plus pâle à chaque mot supplémentaire, sa main frottant nerveusement l’arrière de son crâne comme si sa chanson lui était mortelle

‘’D’accord, ça me va.’’ Lucci n’a, après tout, rien de mieux à faire

‘’Oh, et si possible, personne ne doit savoir pour ça… Internet n’a pas à être au courant.’’ La peur semble se transformer en motivation, dès que des flammes de menace brûlent dans le regard de Paulie

 

Lucci ne fait que hocher la tête pour confirmer—sa découverte ne sera jamais partagée avec personne, maintenant qu’il sait que l’objet de ses convoitises est tout à fait à ses goûts. Paulie pousse un soupir avant d’aller prendre sa pause déjeuner, et Lucci regarde, affamé, la manière dont son corps fin mais musclé se déplace. Il pourrait tout à fait imaginer faire chanter Paulie, mais aussi l’avoir pour lui dans son lit. Il rêvait déjà de sa voix, il peut tout aussi bien rêver de laisser ses marques sur sa peau bronzée, et de le faire crier son nom jusqu’au bout de la nuit.

 

L’écoulement du temps est une nouvelle fois très long à supporter, alors que ses jambes l’amènent jusqu’au bar en question. Lucci a tout le temps du monde pour préparer ses questions, et pourtant, la seule chose à laquelle il peut penser est ce corps ferme sous le sien. Il désire Paulie pour autre chose que sa voix désormais, et rien ne pourra l’arrêter pour le posséder entièrement—Lucci a déjà fait bien pire dans sa vie que de réduire un homme à néant, alors ce n’est pas sa morale qui l’en empêchera.

 

Le soleil commence à se coucher quand vingt heures tique à sa montre, et que Paulie arrive pile à l’heure devant le bar qu’il a choisi. Lucci y est depuis une bonne heure, en prévision de chaque sortie si quelque chose venait à mal se passer. Entre la guerre et son travail, il a trop appris pour ne plus mettre en pratique des réflexes de survie... Paulie a changé de tenue, troquant son bleu pour un pantalon noir et une chemise blanche pas entièrement fermée laissant apparaître plus de peau que plus tôt. Sa paire de lunettes est toujours sur son front, alors Lucci devine qu’elle doit être précieuse pour lui.

 

‘’Vous voulez vraiment savoir pour cette chanson ? Uh, qu’est-ce que vous pouvez bien lui trouver au juste ?’’ Paulie n’a vraiment pas l’air enchanté à l’idée de partager ses secrets avec lui, ses doigts pinçant son nez

‘’C’est la seule chanson qui peut me détendre, alors c’est tout naturel de vouloir tout savoir sur celui qui a sauvé ma vie.’’ Lucci, lui, se réjouit vraiment de passer sa soirée avec Paulie, dès qu’ils ont la chance d’être installés sur la table la plus éloignée de la terrasse du bar

‘’J’ai du mal à croire que cette stupide chanson puisse vous avoir sauvé la vie.’’ Paulie commande une bière en soupirant une nouvelle fois, alors que Lucci opte pour du brandy

‘’C’est le cas pourtant. Quand je l’ai découverte, il y a quatre ans, j’étais bloqué dans un métier qui ne me plaisait plus. Ça m’a aidé à tenir, et maintenant que j’ai en face de moi son créateur, c’est normal que je le remercie.’’

‘’Quatre ans ? Quatre années entières perdues pour me retrouver ? J’ai chanté cette chose il y a huit ans, et j’espérais bien ne plus jamais en entendre parler.’’ Paulie allume un cigare en regardant le canal clapoter doucement juste à côté d’eux

‘’Je n’ai perdu aucune seconde en vous recherchant, Paulie.’’ Lucci franchit une barrière invisible, dès qu’il vient poser sa main sur celle de Paulie pour le forcer à le regarder

‘’Je ne sais même pas quel est votre nom, et vous me considérez comme un sauveur—‘’ Paulie rougit à vue d’œil, en retirant sa main de la sienne

‘’Rob Lucci.’’

 

Le rougissement de Paulie ne risque pas de disparaître, et le charpentier détourne le regard si vite que Lucci aurait presque peur qu’il se fasse mal à la nuque. Oh, quel adorable petit garçon, c’est si facile de le faire craquer pour lui. Lucci garde son sourire pour lui, mais il sait comment utiliser chacune de ses gardes pour manipuler les gens, et si une secte entière de camés lui a fait confiance pendant autant d’années, ce n’est pas pour rien. Il n’a pas gardé Hattori sur son épaule pour simplement avoir de la compagnie, et il ressort son coup du ventriloquisme pour faire rire Paulie pendant plusieurs minutes.

 

‘’Non sérieusement, tu fais ça pour le plaisir ?’’ Paulie rit aux éclats dès qu’Hattori mime chacune des paroles qu’il choisit, et c’est comme ça que Lucci sait qu’il gagne peu à peu sa confiance

‘’Des fois, seulement devant les gens que j’apprécie.’’ Lucci sourit en reprenant sa voix normale, une nouvelle couche de rouge se propageant sur les joues de Paulie

‘’Hm…’’ Paulie détourne le regard pour la énième fois, alors que Lucci caresse doucement sa main, ‘’Il commence à se faire tard, on peut continuer de parler de ça chez moi, si tu veux…’’

 

Quelque chose lui indique que Paulie ne ramène pas grand monde chez lui, alors Lucci ne perd pas de temps pour accepter cette proposition. Il suit Paulie comme son ombre jusqu’à chez lui, en se souvenant de tous les coins de rues qu’ils empruntent pour pouvoir y retourner si l’envie lui en prenait. Mais maintenant qu’il y est, Lucci ne perd pas de temps pour répondre aux demandes de la bête féroce qui vit à l’intérieur de lui, et vraisemblablement, Paulie n’attend aussi que ça…

 

Les vêtements volent et le lit grince quand leur poids le frappe, mais Lucci se fiche de tout ça, alors qu’il peut enfin entendre cette voix qui l’a hanté depuis si longtemps gémir son prénom, dès que ses doigts ne font que toucher ses points les plus sensibles. Et n’est-il pas adorable, dès que Lucci dépose sa marque sur son cou, ses dents s’enfonçant dans sa chair pour graver à jamais son emprunte sur lui. Paulie est rouge du peu qu’ils ont déjà fait, et Lucci est impatient de savoir dans quel état il en ressortira, dès qu’il en aura fini avec lui. Peut-être que Paulie va pleurer pour lui, ou supplier pour qu’il n’aille pas plus loin. Dans tous les cas, Lucci sait qu’il va aimer.

 

Lucci dépose toujours plus de marques de ses dents ou de ses ongles sur le corps immaculé de Paulie, et ses oreilles se régalent du moindre bruit qu’il peut extirper à son petit oiseau chanteur, lorsque son corps frotte contre le sien et le prépare au reste de la nuit… Paulie pleurniche déjà alors qu’il n’y a que deux doigts à l’intérieur de lui, et Lucci le rassure sous un masque de confiance, ses lèvres séchant ses larmes. Ah, s’il avait su à quel point c’était facile de faire craquer un homme, Lucci n’aurait pas suivi des semaines et des semaine d’entraînement…

 

Paulie va avoir du mal à regarder ses voisins dans les yeux le lendemain matin, mais Lucci n’est pas concerné par ce problème, alors qu’il le tient fermement contre lui en embrassant les marques qu’il a laissées sur ses épaules. La nuit est déjà bien entamée, et les trois bières que Paulie a bues ont dû lui monter à la tête, parce qu’il chante pour lui sans que Lucci n’ait besoin de le menacer. Son cœur rate un battement à chaque parole supplémentaire qu’il entend sans distorsion sonore étrange, et la voix de Paulie ne lui a jamais semblé aussi belle que maintenant, tout près de lui… Pendant une courte seconde, il se demande qui est tombé dans le piège de qui.

 

‘’Pourquoi avoir arrêté le chant ? Tu es vraiment doué.’’ Lucci remet en place l’une des mèches de Paulie, son souffle caressant sa peau

‘’Tu sais, quand j’ai enregistré ce single, j’avais seize ans et je venais d’arrêter l’école. Pas d’avenir pour moi dans les études, et j’étais perdu. Mes parents m’avaient renié cette année-là, et à part la drogue, je ne savais pas vraiment dans quoi tomber…’’ Paulie s’accroche au bras qu’il a passé autour de sa taille, le bout de ses doigts tremblotant, ‘’Cette chanson… C’est juste un mauvais souvenir pour moi, du temps où rien n’allait.’’

‘’Et comment as-tu réussi à te reconstruire ?’’ Lucci est juste curieux maintenant, plus il en saura plus il aura l’impression d’être le seul à posséder Paulie

‘’Iceburg m’a trouvé. Un an ou quelques mois après la chanson. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai distribué à quelques anciens copains du lycée… Peu importe. Iceburg m’a vu en train de réparer un stand pour une vieille grand-mère, et je crois que ça lui a plu. Je n’avais pas vraiment mieux, alors je suis devenu son apprenti. Il venait de perdre son maître, et je crois que ça lui permettait d’oublier.’’

‘’Alors ça fait huit ans que tu n’avais plus chanté ?’’ Lucci se sentirait presque honoré d’avoir eu la chance d’entendre sa vraie voix

‘’Je te l’ai dit, ça me rappelle juste une époque que je veux oublier. Et toi, tu dois bien vouloir laisser des choses derrière toi, si c’est cette stupide chanson qui t’a sauvé ?’’

‘’La guerre et le travail. Water Seven est comme une deuxième vie pour moi, maintenant que je t’ai rencontré.’’

 

Paulie rit contre lui comme si ce qu’il disait était une nouvelle blague de ventriloque, mais Lucci resserre sa prise contre lui en souriant à pleines dents. Ça prendra le temps que ça prendra—et il a montré qu’il pouvait être patient dès qu’il désire quelque chose—mais il sait qu’il réussira à tout obtenir de Paulie. Son corps, sa voix, son esprit et sa dévotion. Paulie chantera pour lui dès qu’il le lui demandera, et son oiseau chanteur ne pourra plus jamais se passer de lui.

 

Mais pour le moment, Lucci joue son jeu sans presser la partie, et il caresse simplement les mains de Paulie en se laissant doucement glisser dans le sommeil. Chaque chose en son temps, l’oiseau est déjà pris dans sa cage après tout…

 

Fin

Series this work belongs to: