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– Je vais, heu... je vais quitter la conversation. Au-revoir.
– Au-revoir, balbutie Florence, l'esprit et le cœur tellement chamboulés qu'elle en oublie de déguiser sa voix.
Et puis l'alarme qui sonne dans sa tête, l'urgence qui la rappelle. Il va se déconnecter, et elle n'est pas prête. Parce que si elle ne le fait pas maintenant, elle ne le fera jamais.
– Attends ! trouve-t-elle la force d'expirer d'une voix tellement rauque qu'elle ne la reconnaît pas.
Son souffle est haché, ses joues inondées, elle ne sait plus si elle est heureuse ou malheureuse, mais elle sait une chose. Jamais Antoine ne lui pardonnera ce manque d'honnêteté face à celle qu'il vient de lui offrir, certes sans le savoir.
Il a le chic pour toujours déclarer ses sentiments en face de la mauvaise personne, mais ça n'est pas la question. Ou peut-être que si. Que ce qu'il a été capable de dire à une inconnue dont il ignore jusqu'au visage, il n'aurait jamais su le lui dire à elle.
Qu'importe.
Si elle ne lui dit pas la vérité maintenant, elle ne la lui dira jamais, et ça sera une pierre de plus dans le mur de secrets qui peu à peu érige une barrière, un gouffre entre eux. Un dont passé un certain stade, on ne revient pas.
– Quoi ? finit par s'impatienter Antoine face à son silence. T'es toujours là ? C'est vraiment pas pratique de pas te voir, je respecte ton choix, hein, mais du coup je sais pas si...
– Oui je suis toujours là, murmure Florence au bord de l'évanouissement.
Ses doigts tremblent tellement qu'ils se trompent de touche, et elle prie pour que ça ne rajoute pas à son insu un de ces filtres affublés de moustaches et d'oreilles de chat, qui nuirait grandement à la solennité de l'instant.
Elle n'a jamais eu autant envie de mourir qu'à l'instant où elle allume sa caméra.
Elle ne sait pas quoi dire parce que la situation se passe de mots, n'a même plus la force d'émettre ce petit gloussement nerveux qui la sort des situations embarrassantes en masquant sa gêne, parce que ça, là, c'est à la fois bien pire et bien mieux que de la gêne.
Elle a beau savoir qu'Antoine fixe avant tout la caméra de l'écran de son ordinateur, elle a l'impression que c'est elle qu'il regarde dans les yeux. Lui non plus ne dit rien, tout au plus ses sourcils s'arquent un peu plus sur son front, mais c'est peut-être la seule réaction visible qui s'imprime sur son visage d'ordinaire si expressif.
Si seulement il pouvait dire quelque chose, n'importe quoi. Si seulement il pouvait réagir, lui donner au moins une idée de la température de la pièce, de si elle peut dire adieu à toute quiétude professionnelle ou si une porte vient de s'ouvrir en cliquetant tout doucement dans le silence de l'instant.
Les secondes sont immobiles et défilent pourtant une à une. Florence a l'impression d'être prise dans un bloc de glace, n'osant lui sourire ni lui parler. Seules ses larmes semblent continuer leur paisible existence, comme si la glace fondait sur le brasier de ses joues.
Pendant un instant, elle envisage la possibilité terrifiante que la connexion ait sauté, qu'elle soit en train de contempler l'image figée d'Antoine avec un absolutisme d'évangile, pendant que de l'autre côté, lui fait face à une masse informe et pixelisée.
Et puis, au bout d'un moment qui lui paraît durer des heures, elle le voit ouvrir la bouche, le son lui parvient avec un très léger décalage qui rend tout plus irréel encore.
– J'arrive.
Depuis l'OCBC jusqu'au Louvre, il y a au moins vingt minutes de route, s'il n'y a pas de circulation. Florence le sait, elle l'a fait suffisamment de fois avec lui.
Pourtant, entre l'instant où elle a vu Antoine rabattre le capot de son ordinateur sur leur échange muet et celui où les petits coups familiers frappés à la porte de son bureau la sortent du silence, elle n'a pas bougé, rendue à une immobilité de statue.
Elle a l'impression que ça fait à peine cinq minutes.
Antoine se matérialise sur le seuil de son bureau, et elle se lève lentement, ses articulations ankylosées la rappelant douloureusement à la réalité du temps écoulé. Elle tremble des pieds à la tête.
Lui n'en mène pas large non plus, les bras ballants, ses doigts se pliant et se dépliant le long de ses cuisses, son regard interrogateur braqué sur elle, l'hésitation personnifiée.
Il se racle la gorge.
– Du coup c'était toi.
Ça n'est pas une question, et pourtant Florence se sent forcée d'y répondre.
– Oui, c'était moi.
Elle tente un sourire qui ne parvient pas à atteindre ses lèvres. De façon générale son visage ne paraît plus lui obéir, comme frappé d'apathie mutique.
– Comme quoi j'avais raison, il vaut mieux commencer par aller boire un verre, on sait tout de suite à qui on a affaire... marmonne Antoine en se frottant le visage, une pointe de jugement perçant sous la surface de son discours.
– Pardon ? s'offusque Florence.
Au moins, ça, elle connaît. La mécanique est familière, rassurante, qui lui ferait presque oublier sa stupeur et les mots d'Antoine, posés sur son cœur comme des cigognes sur un toit, sans qu'elle sache au juste si elle a ou non envie de leur ouvrir la porte. Ou le verrou.
Antoine hausse les épaules.
– Et bah oui, si tu- si vous aviez été honnête dès le départ, maintenant j'aurais un peu moins l'impression de passer pour un con !
– Ah parce que citer les stances de Politien c'est ce que vous appelez de l'honnêteté ? Je vous rappelle que vous avez fait écrire vos messages par quelqu'un d'autre pour draguer sur internet ! En plus par mon propre père, rien que ça, vous vous rendez compte ? Mon psy ne va jamais s'en remettre !
Il ferme les yeux, lève les mains, soupire.
– Je... madame Chassagne... stop. On fera ça une autre fois, c'est... c'est pas pour ça que je suis venu.
Le silence retombe avec la mollesse d'un drapé de sculpture. Florence baisse les yeux, brûle de lui demander pour quoi au juste il est venu sans y parvenir, parce que la réponse la terrifie.
Ni l'un ni l'autre n'a bougé depuis qu'il est entré dans le bureau, ils se font face à deux mètres de distance, et elle a soudainement envie de partir en courant, de ne pas entendre ce qu'il a à lui dire, parce que quelle que soit la tournure de cette discussion, il n'y a aucune possibilité pour que ça se passe bien.
– D'abord c'était vos vertiges. La dernière fois c'était les vibrations cosmiques je sais pas quoi. Et puis y'a eu ce truc chelou, une histoire de tableau j'ai jamais compris. Maintenant, c'est les algorithmes. Alors la prédestination, tous ces machins, j'y crois pas trop, mais là ça commence à faire beaucoup, non ?
Au fond d'elle-même, Florence lui est reconnaissante de ne pas avoir prononcé les mots d'âme-sœur, de ne pas avoir prononcé les mots tout court, d'avoir seulement laissé planer la suggestion. Ça lui évite d'avoir à lui répondre, à lui dire ce qu'elle en pense, elle, de ne plus pouvoir faire un pas dans sa vie sans buter sur son ombre, sans trébucher sur un chapelet de coïncidences beaucoup trop grosses pour que sa raison les balaye avec légèreté.
Ça l'agace. Ça la rend folle. Ça la frustre. Ça la touche. Ça la fait douter.
– Monet, répond-elle faiblement, sans oser le regarder.
– Hein ?
– Le "truc chelou" avec la peinture. Moi aussi je parlais avec l'enfant du tableau quand j'étais petite fille, ça sert plus à rien de vous le cacher maintenant.
Elle entend un juron étouffé, relève les yeux sur Antoine qui, les yeux mi-clos, le pouce et l'index plantés sur l'arrête du nez, murmure des commentaires qu'il est le seul à entendre.
– Oui bah voilà, c'est ce que je disais, là ça fait encore plus beaucoup, finit-il par répondre à son intention.
Elle a du mal à déchiffrer son expression dans la pénombre relative du bureau, que seule la lampe derrière elle éclaire d'une lueur orangée, mais sa voix parle pour lui. Le capitaine Verlay est bougon.
Florence avale sa salive, au bord des larmes. Ça n'est pas du tout comme ça qu'elle envisageait cette conversation. Déjà il aurait fallu qu'elle l'envisage tout court, mais là, c'est possiblement la pire des façons imaginables.
– Vous le pensiez vraiment ? finit-elle par demander.
– Quoi donc ?
– Ce que vous m'a- ce que vous avez dit tout à l'heure à... à Louise.
Les yeux d'Antoine se désarment instantanément, la tension dans ses épaules se relâche. Il y a une fragilité soudaine dans le regard qu'il pose sur elle, quelque chose qu'elle voudrait pouvoir chérir. Il y a si longtemps qu'elle n'a pas vu cet éclat de vulnérabilité se refléter dans ses iris.
– Je, heu... en fait j'étais venu pour ça, à la base.
Sa voix n'est plus qu'un murmure, quelque chose qui lui donne envie de s'enrouler dedans, de se blottir dans cette intimité immédiate. C'est comme si quelqu'un avait soudain baissé le son, les obligeant à se rapprocher pour mieux s'entendre.
Il fait un pas vers elle en même temps qu'elle en fait un vers lui.
La nervosité d'Antoine se lit sur toute sa figure, sur ses narines qui palpitent, sur sa bouche qui s'ouvre et se ferme comme un poisson hors de l'eau qui ne trouve pas ses mots, dans le nœud qui contraint ses sourcils, dans ses yeux qui fuient les siens.
Pourtant c'est elle qui craque en premier. Les larmes roulent, brûlantes, dévalent ses joues, son cœur tambourine une samba, sa poitrine tressaute.
– Florence, je peux plus... commence Antoine avant de s'interrompre brusquement. Pourquoi tu pleures ?
Elle secoue la tête. Les émotions sont empilées dans sa gorge et l'empêchent de lui parler, de lui dire combien elle aime entendre son prénom dans sa bouche et pourquoi son tutoiement lui paraît ce soir bien plus naturel que la première fois qu'il s'y est essayé. Lui dire aussi qu'elle a peur du destin et du banquet de Platon, peur d'être déçue, peur d'avoir mal à nouveau. Qu'elle lui fait confiance, pourtant, parce qu'ils sont amis désormais et qu'elle avait peut-être besoin de cette certitude.
Lui dire aussi et surtout ce qu'elle n'a réalisé que ce soir, en dépit des évidences. Qu'elle lui a fait autant de mal qu'il lui en a fait, et que pourtant ils sont tous les deux là, incapables de tourner la page.
Qu'elle non plus n'arrive pas à l'oublier, malgré ses efforts. Qu'elle non plus n'a pas terminé son histoire avec lui, que c'est même ce goût d'inachevé qui a infusé une mélancolie amère dans sa vie dernièrement.
Rien de tout ça ne sort au milieu du chaos qui règne dans sa tête, et c'est à peine si elle trouve la force de murmurer une réponse qui n'en est pas une.
– Je sais plus...
Elle tente de lui sourire d'un air rassurant à travers ses larmes, voit l'inquiétude envahir doucement le visage d'Antoine. Il se rapproche d'elle, ses avant-bras esquissent un mouvement dans sa direction, reculent, hésitent.
– Je... je peux ? finit-il par demander timidement.
Elle acquiesce avec douceur, alors il la prend dans ses bras, et elle se demande si c'est ça, cette évidence apaisante, qu'on est censé ressentir au contact de son âme-sœur. Pour ça il faudrait déjà qu'elle y croit, aux âmes-sœurs, mais peut-être que même sans y croire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas.
Comme ce lien incompréhensible avec ce policier auquel pourtant a priori tout l'oppose. Les souvenirs défilent derrière ses rétines à mesure qu'elle se laisse aller contre Antoine, qu'elle s'accroche à la solidité de son dos, que leurs joues se frôlent. La première fois qu'ils se sont rencontrés. La première fois qu'elle a rêvé de lui, et la première où lui a rêvé d'elle. La première fois qu'ils se sont disputés. La première fois qu'il l'a fait pleurer. La première fois qu'il lui a apporté des fleurs. Leur première accolade. Leur premier baiser. La première fois qu'elle l'a fait rire. La première fois qu'elle lui a sauvé la vie, et celle où lui a sauvé la sienne. Son premier vrai sourire à son adresse. La première fois qu'il a bu son café.
Loin derrière l'épaule d'Antoine, nonchalamment appuyé contre le chambranle de la porte, Botticelli lui fait un clin d'oeil un brin inconvenant, et Florence sourit. Elle se sent réchauffée, rassérénée, comme si on avait fait fondre au chalumeau la glace qui l'emprisonnait avant de l'envelopper d'une couverture. Sa respiration se tranquillise. Elle renifle, se redresse lentement, se détache à regret de l'étreinte. Son visage glisse contre la mâchoire d'Antoine, et il saisit l'occasion pour déposer avec une tendresse extraordinaire un baiser sur sa joue juste avant qu'elle ne s'écarte.
Ses yeux la couvent, débordants d'espoir et d'affection quand elle rencontre à nouveau son regard. Elle s'y noierait comme Ophélie, dans cette crue d'amour qui l'inonde de chaleur en une euphorie naissante, même si elle maintient un couvercle de prudence par-dessus, le cœur encore trop envahi de sentiments contradictoires. Pourtant la seule chose qu'elle peut lire dans l'expression d'Antoine, c'est qu'elle n'a jamais cessé d'être sa muse, son guide, et que ça n'est pas près de changer. Il ne la laissera pas tomber, tout comme elle lui a un jour promis de faire de même.
Alors elle fait courir ses doigts le long de l'avant-bras d'Antoine jusqu'à atteindre sa paume, le laisse refermer sa main autour de la sienne et fixer leurs doigts entrelacés avec une expression incrédule sur le visage pendant un long moment.
Puis, lorsqu'il reporte son attention sur elle, qu'ils se dévisagent les yeux dans les yeux, qu'elle remarque les larmes en devenir qui embuent son regard à lui, elle prend une grande inspiration.
– Est-ce que... est-ce qu'on n'irait pas le prendre, ce fichu verre ?
