Chapter Text
La journée est douce, dans les hauteurs où trône le domaine Montazac Torez, prestige de la ville de Los Santos.
Les nuages s'effilochent dans le bleu, le soleil semble presque à portée de main depuis les collines, au zénith, on peut sentir la chaleur traverser la semelle des chaussures depuis l'asphalte. Les grognements des sangliers sonnent presque comme une symphonie, mêlés à l'incessant vrombissement des pneus qu'on entend crisser à toute vitesse sur la route voisine. Voitures, camions, et ces fichus cyclistes.
Les véhicules abordant le virage profitent d'une vue parfaite sur le grand panneau qui porte en fières capitales le nom "Exploitation Montazac Torez".
Vin rouge, vin blanc, et le merveilleux champagne (1000 dollars la bouteille, passez donc nous voir).
S'ils ralentissent un peu, ils ont une chance de déchiffrer les mots "Et fils", inscrits juste en dessous au feutre indélébile en majuscules maladroites.
Les quelques sangliers encore vivants se prélassent sous les rares pans d'ombres offerts par les bâtiments baignés de soleil. À quelques mètres, des employés rougis par l'effort chargent les camions pour les livraisons de la semaine, sous la direction experte de Fabien Torez.
Donatien de Montazac contemple le spectacle avec satisfaction.
Aujourd'hui n'est pas un jour spécial, pourtant il a une saveur de légèreté que le domaine n'a pas connu depuis un moment.
Voilà plusieurs semaines qu'il se bat quotidiennement contre les procédures administratives de ce pays malade qui exige un nombre absurde de documents, de témoignages et de signatures simplement pour pouvoir obtenir la tutelle légale d'un enfant.
Franchement, il y avait une époque où l’on se contentait d'échanger une petite mallette contre un bébé, et roulez jeunesse. Certes, les siens sont de biens gros bébés, mais en toute honnêteté, la comparaison tient quand même. S'il n'en avait tenu qu'à lui, Donatien en aurait pris un sous chaque bras et les aurait emmenés chez lui sans davantage de discussion, mais il semblerait que ces choses-là ne se font pas. Quelle barbe.
Au moins toute cette paperasse lui permet d'obtenir quelques allocations dont ses finances ont bien besoin. Cela compensera peut être la somme (somme toute ridiculement faible) que les parents biologiques ont exigée pour accepter de lui céder la garde de leurs enfants.
Les retrouver a été plus difficile que de les convaincre d'abandonner leurs gamins, mais ils ne se sont pas laissés faire non plus. Les débats ont duré des jours. Ses oreilles et son porte-monnaie en sifflent encore. Mais aujourd'hui, c'est terminé.
C'est acté, signé, rédigé.
Antoine et Daniel Croute-Montazac sont maintenant les héritiers de Donatien de Montazac.
Ça, ça mérite bien une petite fête.
Il a déjà organisé la maison, la table est mise, les messages envoyés, et il se permet maintenant de faire le tour de ce qu'il a construit, en attendant ses invités. La brise qui remue doucement les feuilles des vignes transporte les odeurs fruitées des jus et du vin jusqu'à la cour extérieure de la maison, d'où on peut admirer la ville entière. Il les inspire à pleins poumons, fait mine de s'arrêter pour mieux profiter du paysage. S'appuie lentement contre le mur dans une posture qu'il souhaite être nonchalante, respire un coup.
Espère que personne ne l'a vu vaciller quelques secondes, avant de s'affaisser.
Il serre les dents. Ça fait mal.
D'ici, les discussions des employés composent un fond sonore qui l'agaçait, fut un temps, mais dont il ne peut aujourd'hui plus se passer. L'ambiance est telle qu'il l'aime, le domaine doit être, et sera, parfait. Il l'est toujours. Il y a en ces lieux un je-ne-sais qui donne à la vie un arrière goût de folie douce. Le silence et le raisonnable n'y sont même pas envisageables. Le bruit des activités l'enveloppe d'une apaisante couverture tandis qu'il se concentre sur le rythme irrégulier de sa propre respiration.
Depuis quelque temps, la jambe de Donatien lui fait défaut.
Les autres ont la politesse de ne pas trop le faire remarquer, mais il le sait. Il boîte.
Il voit bien les yeux qui traînent, les regards qui pèsent, les-
Ça n'a pas d'importance. Ça fait plusieurs jours que Donatien s'affaire à rassembler la crème de son carnet d'adresse autour de sa table, avec encore plus de ferveur et de doigté qu'il avait mené sa campagne électorale. Ce dîner sera Le Dîner, celui qu'il s'imaginait présider depuis son arrivée. Maintenant que les Croute sont officiellement sa lignée, il ne peut plus se permettre d'attendre.
Il y a bien longtemps, dans les terres lointaines du Médoc, son père à lui organisait des soirées, auxquelles était convié tout le gratin de son milieu et même de quelques milieux autour. Des petites collations mensuelles, où il était nécessaire de rester assis une dizaine d'heures à une table si large qu'il était difficile d'apercevoir son voisin.
Son père présidait toujours, au bout de la longue, longue assemblée, devant son propre portrait, très grand, très carré, le visage très rouge, le rire très fort. Très impressionnant. À l'autre bout de la table, Donatien sirotait silencieusement un jus de fruit pendant que le doyen écoulait une dizaine de bouteilles pleines de liquide chatoyant et vermeil, la couleur de la maturité. Il imitait religieusement sa manière de tenir le verre, les doigts bien espacés autour de la coupe, le vin qui claquait contre la langue. Il en chipait parfois aux cuisines, se forçait à tout finir, à apprécier le goût qui lui brûlait la gorge.
Aujourd'hui, c'est beaucoup plus facile.
Sa table à lui est plus modeste, c'est sûr. Seulement de la place pour une quinzaine de personnes, mais il peut toujours se débrouiller pour ajouter quelques chaises. Il aimerait à penser qu'elle se distingue de celle de son père par la qualité des convives.
Il se sent d'humeur généreuse, de quoi servir au rabais ses meilleurs crus. C'est bien simple, aujourd'hui, tout le monde est invité.
Bon, pas exactement tout le monde, faut pas déconner, la très grande majorité des ploucs de Los Santos pourrait crever la bouche ouverte qu'il ne claquerait pas l'argent nécessaire pour faire déposer une marguerite fanée sur leur tombe. Tout se paye, tout se paye. Il n'oublie pas que cette ville n'a pas récompensé sa dévotion et ses efforts par les lauriers et la place de maire qu'il mérite. Tous des ingrats.
Il n'a jamais vraiment été seul, bien sûr. Le seul égal qu'il se connaît dans cette ville est avec lui depuis le début, son pilier. Ils ont fondé cette exploitation ensemble, baisé cette ville ensemble, noyé la ville dans leur vin en versant tout les deux.
Donatien se permet parfois d'imaginer que c'est ce partenariat, presque autant que l'argent, qui rend ce vignoble si cher à son cœur.
C'est un peu stupide, mais bon.
Il étouffe un bâillement, alors qu'il redresse son chapeau qui menace de plus en plus de lui glisser sur le front. C'est sans doute la fatigue qui lui fait se dire ce genre de choses. Mais quand même, il y a du vrai dans ces niaiseries. Ici, les oiseaux sifflent une mélodie qu'on entend pas d'en bas.
S'il a hésité quelques secondes, quand les Vagos lui ont proposé de tout racheter, (1 milliard… quand même…) il sait bien que tout l'or du monde ne saurait l'arracher à ses terres, à présent.
La vue est bien trop belle, d'en haut.
Ce n'est pas avec un gang qu'il s'attendait à la partager, mais il ne fait pas la fine bouche. Lenny est un homme de confiance et Donatien sait qu'il peut compter sur sa protection. Le domaine est assez grand pour lui, Fabien, les jaunes, et tous leurs employés. Et bien sûr, ses héritiers.
Son plan de table bien réfléchi les placent à côté de lui, à sa droite et gauche, de manière à ce qu'ils puissent faire face à tous les convives. Il les laissera même goûter un peu de vin, s'ils sont sages. Et si Kiddy ne s'entête pas à les en empêcher comme le trouble-fête qu'il sait être.
Ouais, d'ailleurs, Kiddy.
Parlons-en.
Si vous demandiez à Donatien s'il faisait confiance à Kiddy, il répondrait avec enthousiasme qu'il lui confierait sa vie sans hésiter.
Et techniquement, c'est vrai. Il le fait tous les jours.
N'est-ce pas une preuve de confiance ultime de la part d'un homme de son importance et de son statut, que de laisser un civil armé circuler librement sur son territoire, en sa présence ? Surtout si ledit civil à maintes fois évoqué le fait qu'il pouvait se laisser corrompre par des engeances telles que les Pichon ?
Donc oui, évidemment, Kiddy West a la pleine confiance de Donatien de Montazac.
Mais.
Donatien a appris à reconnaître une certaine lueur avide dans le regard des gens. Avide d'alcool, avide d'argent, avide de pouvoir. C'est un nez que l'on développe dans la profession.
L'ancien barman pue la convoitise.
Sa sollicitude et sa bonne volonté sont toujours accompagnées de plusieurs conditions d'utilisation générales lancées avec beaucoup trop de légèreté pour que Donatien les prennent très au sérieux. Tout ceci est une question d'argent, avant tout.
Ça n'a pas empêché Kiddy de faire preuve de véritable loyauté, parfois. Mais le sous-entendu est là, et ce partenariat reste, malgré ce qu'ils ont traversé, fondamentalement temporaire. On va dire qu'ils se comprennent. Loin de l'affection honnête et simple qui les relient tous les deux aux Croute, Montazac et West sont unis par une passion commune appelée Pouvoir, loyaux à l'Argent et non pas aux hommes.
Et Kiddy gravira sans hésiter d'autres montagnes si celle sur laquelle trône Donatien a le malheur de s'effondrer.
C'est honnête. C'est ainsi que va la vie, les gens et l'argent vont et viennent. Donatien n'en souffre pas le moins du monde. Il laisse Kiddy se permettre de le tutoyer et prétendre qu'ils sont tous une grande famille, tant que le vent est bon.
Même Fabien le met en garde, en ce moment. "On ne le connaît pas vraiment, ce type. C'est pas vraiment un civil, pas vraiment un Vagos, pas vraiment un employé. Il est bien gentil, mais t'es trop permissif. Il s'accorde trop de trucs. Il respecte pas ta position. Les gens vont croire que c'est lui ton partenaire, et pas moi."
C'est absurde. Fabien est irremplaçable. Mais il n'est pas souvent là, ces jours-ci. Ce n'est bien entendu pas de sa faute, mais peut être que Donatien a un peu de mal à être seul. Un tout petit peu.
Alors oui, c'est vrai qu'en ce moment, il se repose un peu plus sur Kiddy West que prévu. Il devrait peut-être faire preuve de davantage de prudence.
Peu importe.
Il s'est habitué.
Donatien voulait simplement un chauffeur, parce que ça fait sérieux. Et au fil des semaines, entre les interminables parties de snake, les gaffes, et les chamailleries avec les Croute, il est devenu une constante de sa vie, plus vite que beaucoup d'autres. Il n'a jamais vraiment pris le temps d'y réfléchir. C'était si simple de regarder derrière son épaule et de le trouver là, absorbé dans on ne sait quelle perte de temps sur son téléphone, ou bien à guetter les dangers comme s'il s'agissait d'une mission donnée par Dieu en personne. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais Kiddy prend tout très au sérieux. C'est plutôt gratifiant.
Donatien en oublierait presque tous les moments où il a eu besoin de lui et où il a brillé par son absence.
Mais il ne rumine pas ces choses-là.
Ça ne sert à rien d'en parler.
C'est plutôt facile d'oublier que tout ceci est temporaire, finalement, quand Kiddy est l'un des premiers visages qu'il voit dans la journée, quand les débats qu'il a avec les Croute comme un grand frère envahissant sont le fond sonore avec lequel Donatien évolue du matin jusqu'au soir. Il y a quelque chose dans son enthousiasme, cette familiarité qui navigue la corde raide entre irrespect et affection, qui le rassure. Il se permet parfois de se reposer sur cette ombre maladroite et dévouée.
C'est professionnel. C'est bancal. C'est pas grave. Donatien ne tombera jamais, alors Kiddy n'a aucune raison de l'abandonner.
Pas question de compter sur lui pour lever un petit doigt en ce qui concerne le vin, cependant. Les miettes de respect qu'il a pour ce petit lui font parfois oublier que Kiddy n'est finalement qu'un chômeur, et que ce n'est qu'à Donatien qu'il répond. Dans son esprit, il l'assimile à cette espèce de clan qui anime en permanence le vignoble.
D'ailleurs, certains de ses employés ne seront pas de la fête, et c'est bien dommage.
"On pensera bien à vous et à votre dinette, patron, mais on doit partir être des stars, en fait !"
Sur le parking, Lorenza et Roy, coiffés de leurs charmants petits chapeaux, se sont débarrassés de leurs uniformes avec un empressement presque vexant et attendent Lara aux côtés d'une voiture d'un jaune criard. Ils parlent fort, rient encore plus bruyamment. Leur journée de travail est finie et ils seront dans le prochain avion que Dona verra passer au-dessus du domaine.
C'est leur premier concert en dehors de l'île, ce soir. Ni Fabien, ni Donatien n'ont pu se permettre de faire une pause dans les affaires pour les accompagner, à leur grand regret, bien sûr. Donatien aurait beaucoup aimé pouvoir faire un petit happening sur scène, lors de sa chanson, mais il se figure que les gens hors de Los Santos, moins civilisés, pourrait ne pas le reconnaître, ce qui serait fort humiliant pour eux.
Heureusement que sur l'île, les citoyens ont du goût et que pas un seul ignore les noms de Montazac et Torez.
Et puis pour être honnête, la simple idée de quitter le domaine plus de quelques heures l'insupporte, en ce moment. Lui donne des sueurs froides, des paralysies. L'amour de la vigne, sans aucun doute. Et si quelqu'un profitait de son absence pour chasser les sangliers ? En tant que propriétaire terrien responsable, vous comprenez bien qu'il ne peut pas tolérer ça. Alors il ne bouge pas. Sédentaire, le Dona. Bon, c'est vrai que ça complique un peu les choses niveau vente, quoi.
Heureusement qu'il peut compter sur Fabien. Stupide, solaire, merveilleux Fabien.
Il peut le voir sortir de sa voiture d'un goût douteux et lui adresser de grands signes du bras, auxquels il répond d'un petit geste. Lui et son partenaire (commercial) se rejoignent sous le porche, péniblement pour lui, et en quelques foulées pour Fab, un sourire bancal étalé maladroitement sur le visage comme à la truelle.
C'est un signe évident de problèmes. Il a beau lui tendre une bouteille déjà entamée avec enthousiasme, comme une offrande pour l'apaiser, Donatien n'est pas dupe. (Il prend quand même la bouteille, dans un souci de ne pas gâcher, bien sûr)
"Fab ! Qu'est ce qui se passe ?"
"Erh, je viens d'avoir Miguel au tel, là de suite. Et il m'a dit que euh…" Urgh. Quand la voix de Fabien se tord à ce point, comme s'il voulait ravaler sa propre gorge, c'est que la phrase qui va suivre risque d'être exceptionnellement stupide ou désagréable.
"Et bien accouche, Fabien, il a dit quoi ?"
"Lenny et Haylie se sont retrouvés en fédérale hier, et heu… les autres ont voulu les faire sortir, mais ça a pas trop trop marché. Du coup ben, ils pourront pas être là ce soir, hein."
Merde.
"Non, effectivement… Hhm, ça me semble un peu compromis, ce repas, Fabien, je vais pas te mentir. Le docteur Maison à annulé aussi tout à l'heure, apparemment il y a une épidémie de grippe, en plein été, tu te rends compte ? C'est encore la faute de Monsieur Rotarez, sans aucun doute."
"Bah Docteur Maison c'est pas plus mal qu'il vienne pas, hein ? Il aurait été nous tuer les sangliers, tfaçon."
"Mmh. J'avais prévu d'accueillir un peu plus de monde, quoi."
"Hééé," Fab étouffe un rire devant sa moue déçue, mais il se rattrape avec un pantomime de sollicitude.
"Je sais que tu y tiens, à cette sauterie, mais c'est juste partie remise, hein ? T'inquiète Dona, ça sera pas plus mal comme ça, non ? Juste toi et moi, le sang ! Oh, et puis les Croutes aussi, si tu veux."
Oui, Antoine et Daniel.
Il n'a qu'à tourner la tête en direction des cris d'indignation qui percent le calme du domaine, à l'autre bout du parking. Les deux cousins sont assis dans un équilibre précaire sur le capot d'une voiture, ayant apparemment décidé d'arrêter de travailler pour aller harceler Kiddy qui préfère les écouter plutôt que d'assurer la protection du domaine.
Ça ne lui déplaît pas tant que ça, honnêtement. Les enfants ont bien bossé, ce matin, et Kiddy est meilleure figure parentale que garde du corps (quoi que ça ne veuille pas dire grand chose). Il est parfois un peu trop protecteur envers eux (à l'écouter, il faudrait les envelopper dans du papier bulle), mais Donatien doit bien admettre qu'ils mettent du cœur à la tâche, ces deux petits là, et les voir discuter avec d'autres membres de l'exploitation ne peut qu'être bon pour leur sens de la rhétorique. Les bénéfices du vignoble ont nettement augmenté depuis leur embauche (maintenant, quand à savoir si c'était grâce ou malgré eux, ça…). Il leur achèterait bien un petit quelque chose pour les récompenser. Un avion, peut-être ? Il était presque sûr qu'Antoine avait parlé d'un avion, il y a quelques jours.
Faut bien les faire travailler, cependant. En général, il essaie de leur confier des tâches où la possibilité de détruire un camion est relativement faible, mais leur créativité ne cesse de le surprendre.
Avant-hier, Fabien et lui ont retrouvé un pneu dans la cuisine.
Lorsqu'ils se sentent vus, les Croutes lui adressent de grands signes des bras, qu'il leur retourne par automatisme. Fabien reste les bras ballants et plisse les yeux en les regardant, un pli perplexe barrant son front, comme il a souvent. Antoine et Daniel dorment au domaine chaque soir depuis la fin de leur stage, pourtant Fab a toujours l'air un peu surpris de les voir, comme s'il oubliait leur existence dès qu'ils sortent de son champ de vision.
Sacré Fabien.
"Bien sûr qu'il y aura les Croute, où veux tu qu'ils dînent ? Et il y aura Kiddy aussi, bien sûr"
"Ouais ouais, et bah c'est parfait tout ça ! Je vais me mettre au repas de suite, hein ?"
Fabien lui claque une grande tape dans le dos, qui le fait un peu vaciller sur sa jambe endolorie, avant de disparaître dans la maison d'un pas enthousiaste, visiblement pas dérangé par l'absence de la majorité des convives. C'est vrai que le pauvre a dû se farcir plusieurs fois des célébrations avec toute la ville, pour pallier à l'absence de Donatien. Il rêve certainement d'un soir plus tranquille, seulement en famille, quoi. Donatien peut le comprendre.
Ah, qu'est ce qu'il ferait sans lui, vraiment.
Non loin, une sirène hurle.
Cette ville qu'il évite est toujours aussi trépidante, hors de leurs murs. Une voiture de police passe devant le portail du domaine à toute vitesse sans s'arrêter, manquant de peu d'érafler leur magnifique panneau. Sérieusement. Ils sont sans doute engagés dans une course-poursuite avec des bandits, mais cela ne leur donne pas le droit d'aller foutre des traces de pneus sur sa propriété, un soir de célébration, qui plus est. Ils sont très probablement jaloux de devoir rester en service tandis que ceux qui ont réussi peuvent s'adonner à des loisirs bien mérités.
Monsieur le commissaire lui-même aurait pu être de la fête, Donatien de Montazac l'aurait gracieusement accueilli à sa table.
Donatien admire énormément les forces de police, qu'il applaudit tous les jours à 20h, bien sûr. Toujours est-il que le capitaine, (ou quel que soit son grade, maintenant) avait refusé l'invitation. Les forces de l'ordre étaient vraiment des pourries, dans cette ville.
Leur dernière conversation, de toute façon, n'avait pas été des plus tendres.
Bill Boid lui avait bien fait comprendre que parmi des citoyens qu'il se devait de protéger et servir, Donatien de Montazac était loin d'être sa priorité.
La ville, comme à son habitude, est à feu et à sang. La moitié des médecins ont quitté Los Santos, depuis la fin des vacances, et les forces de police sont sur les rotules. La sollicitude dont Boid a fait preuve auprès de lui et des garçons, après leur confrontation avec… cet homme, n'est plus qu'un lointain souvenir. "Y a plus de danger," a-t-il dit sans le regarder. "Croyez-moi, vous avez plus de chance d'être repris en otage par votre ami Lenny que de revoir l'autre taré."
On n'a pas que ça à foutre, de s'occuper de vous, en fait. Vous le sauriez si vous sortiez un peu de chez vous.
Avec un gang entier derrière lui, le vigneron n'est pas vraiment l'archétype du civil vulnérable. Les troupes du LSPD feront des rondes dans le secteur, comme partout, mais la surveillance rapprochée dont il a bénéficié après son dernier enlèvement est finie. On enlève les roulettes, Donatien.
Très bien. Il en avait assez de tolérer cette agaçante flicaille chez lui, de toute façon. Boid peut bien gérer ses forces comme il l'entend, Donatien de Montazac est un homme libre, et il-
Il appuie tout son poids sur sa jambe droite, comme un imbécile, et il se rend compte de son erreur presque immédiatement. La douleur est soudain omniprésente. C'est un pic de glace qui le brûle, qui envahit la chair de sa cuisse jusqu'à aller mordre l'os, et il manque de se casser la gueule, sur son propre parking. Heureusement qu'il garde une poigne de fer sur la bouteille, quand le reste de son corps flanche sous les assauts.
Il tente de chasser la souffrance avec une secousse, comme un sanglier qui s'ébroue, mais évidemment ça empire. Les avertissements du docteur Madame, sa voix maternelle, refont surface dans son esprit tandis qu'il s'adosse au mur, le souffle court.
L'air autour de lui semble acide, conspire à lui nuire, vide d'oxygène.
Il faut inspirer, pourtant.
Le temps est bon.
Au loin, les Croutes s'affairent à empiler des cartons vides en une tour fragile, que le vent emporte presque immédiatement. Leurs cris et le rire de Kiddy voltigent et parviennent comme un grelot jusqu'à ses oreilles.
Donatien respire.
Les oiseaux gazouillent, et une brise légère vient caresser sa peau et chatouiller sa moustache. À l'intérieur, il peut entendre Fabien fredonner, l'huile qui frémit dans la poêle et crépite tandis que les épices chantent. Ça sent bon.
C'est un des premiers soir ou ni les Vagos, ni la police ne seront présents sur le domaine. Ça n'était pas arrivé depuis… Depuis un moment.
Un léger frisson s'empare de sa nuque, tandis qu'il expire, lentement, coup par coup.
Aujourd'hui est une belle journée.
Le frisson est toujours là, à caresser sa mâchoire, tandis que Donatien porte la bouteille à ses lèvres.
